Billets de Claude

24. oct., 2018

Le miracle Spinoza

Frédéric Lenoir, Paris, Fayard, novembre 2017, 282p

 

Frédéric Lenoir est né en 1962. Docteur en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Ecrivain prolixe, auteur d’ouvrages réputés, il estCofondateur, en septembre 2016, de la Fondation SEVE (Savoir Etre et Vivre Ensemble), sous l'égide de la Fondation de France. Une institution qui contribue à former des éducateurs d’ateliers de philosophie et de méditation notamment dans les écoles. Cette fondation se donne également pour volonté de fédérer des projets qui ont un impact sur le savoir-être et le vivre ensemble. Pour information, dans cette institution, nous y retrouvons Boris Cyrulnik mais aussi Jean-Charles Pettier et Michel Tozzi qui sont des philosophes très présents dans le cadre des journées « Tarbes en Philo »

 

Baruch Spinoza (1632-1677) est contemporain du peintre Johannes Vermeer (1632- 1675). D’entrée de jeu Frédéric Lenoir précise que ces deux génies néerlandais ont été reconnues seulement deux siècles après leur décès ; depuis « leur influence est devenue planétaire ». La Haye, Amsterdam étaient à l’époque des villes favorables aux penseurs, par exemple, René Descartes (1596-1650) sera publié en néerlandais !

 

Dans une première partie de l’ouvrage l’auteur effectue une biographie de Spinoza avec un parallèle étonnant car ce philosophe était, aussi, polisseur de verres « je trouve toutefois émouvant de penser que cet homme a consacré ses journées en somme à aiguiser des verres pour l’acuité visuelle et à aiguiser la pensée pour l’acuité de l’esprit humain »

 

Dans les années 1650 Spinoza s’intéresse à la Politique. Depuis 1581, les Provinces unies des Pays Bas fonctionnent sous forme de République. Gouvernées depuis 1653 par un libéral éclairé, Jehan de Witt (1653-1672), ces provinces unies doivent faire face aux modèles de monarchie anglaise de nature calviniste et surtout à la très catholique monarchie française pilotée par Louis XIV (1653-1715). Spinoza n’hésite pas à s’engager dans une lecture critique de la bible. A partir de ces études il va rapidement promouvoir la liberté de penser. Pour vaincre ses préjugés il va  se lancer dans une méthode d’interprétation des livres saints, «  sa parfaite connaissance de l’hébreu biblique, mais aussi de l’araméen, du grec et du latin pour le nouveau testament, comme sa longue fréquentation des historiens de l’antiquité, notamment Flavius Josèphe favorisent évidemment cette immense entreprise ». Ces analyses critiques illustre cette pensée Spinoziste « ne pas de moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre. »  De même pour lui, la théologie  n’est pas au service de la raison (mais de la foi), ni la raison au service de la théologie. » L’une et l’autre ont leurs royaumes propres : la raison celui de la vérité de la sagesse, la théologie celui de la ferveur croyante et de la soumission. » Ces affirmations entraineront  les foudres des religieux orthodoxes juifs, catholiques et même protestants à son encontre.

 

Frédéric Lenoir effectue une lecture critique de l’ouvrage essentiel de Spinoza publié après sa mort et aussitôt condamné. Ce livre écrit en latin est difficile d’accès. La traduction du titre en français « L’Éthique démontrée suivant l'ordre des géomètres ». Frédéric Lenoir précise : « après avoir élaboré une conception moniste (unité indivisible de l’être) de dieu, Spinoza établit dans la foulée une conception moniste de l’être humain, tout aussi révolutionnaire». Ce n’est qu’autour des années 1930 que l’on appréciera le travail philosophique de Spinoza, qui sera considéré, alors, comme l’un des précurseurs du siècle des Lumières. Dans cet ouvrage, pour démontrer ce qu’est l’éthique, Spinoza fait appel à la raison. On ne peut dépasser ce stade imparfait de la connaissance qu’est la représentation imaginative et partielle, d’un fait d’une idée… que grâce au développement de la raison qui s’appuie sur les « notions communes à tous les hommes, car tous les corps ont en commun certaines choses qui doivent être perçues par tous de façon adéquate autrement dit de façon claire et distincte ».

 

Frédéric Lenoir conclut son ouvrage avec les propos d’un autre philosophe, André Comte Sponville : « Il ya plusieurs demeures dans la maison du philosophe et celle de Spinoza reste à mes yeux la plus belle, la plus haute, la plus vaste… » Lorsque l’on sait que Comte Sponville a publié un livre en 2017 intitulé : « c’est chose tendre que la vie… » on comprend aisément que Frédéric Lenoir soit également devenu un « spinoziste » pour « apprendre à sélectionner les rencontres pour favoriser les bonnes et éviter les mauvaises ». En effet, Spinoza nous invite à nous « appuyer sur ce qui nous met dans la joie, nous fait grandir, nous rend heureux, pour nous engager de plus en plus sur les chemins de la sagesse, qui nous conduira de joie en joie, vers la béatitude et la liberté. »

 

Plus que jamais, suite à la lecture de cet ouvrage, je réitère mes modestes ambitions : apprendre sans cesse et faire partager mes coups de cœur en prenant de plus en plus conscience des connaissances qui me manquent… De plus Frédéric Lenoir effectue, lui-même, une étude critique des analyses philosophiques contenues dans son ouvrage en ayant conscience de la grandeur et des limites du spinoziste. Pour cela Frédéric Lenoir cite les détracteurs de la pensée de Spinoza. Par exemple, pour Luc Ferry l’entreprise Spinoziste est délirante… 

 

L’auteur du « miracle Spinoza » n’hésite pas à proposer en postface un échange sérieux et contradictoire avec Robert Misrahi né en 1926, philosophe français considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de Spinoza. De plus Frédéric Lenoir souligne l’aide de Robert Guilani, épistémologue  philosophe, qui s’inscrit dans la lignée d’Epicure et Spinoza. Celui-ci l’a aidé à mieux appréhender les nuances nécessaires pour rédiger un tel ouvrage.

 

Spinoza nous invite au travail comme le rappelle Frédéric Lenoir citant les dernières lignes de l’Ethique : « Si il est vrai, la voie(vers la sagesse et la liberté…) que je viens d’indiquer parait très ardue, on peut cependant la trouver. Et cela certes doit être ardu, ce qui se trouve si rarement. Car comment cela serait-il possible, si le salut était à notre portée, et qu’on pût la trouver sans peine, et qu’il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare.»

24. oct., 2018

André Comte-Sponville, « C’est chose tendre que la vie…. »

Entretiens avec François L’Yonnet, Paris, le livre de poche, 2017 (première publication 2015), 576p.

Comme pour les soirées « Cafés Philo », basées sur des échanges oraux, pilotées par un philosophe remarquable Francis Sylvestre, j’ai obtenu le même enrichissement intellectuel en plongeant dans la lecture de cet ouvrage conséquent. André Comte Sponville fait œuvre de pédagogie et nous entraine comme notre ami Sylvestre sur les chemins de la philosophie avec dextérité, d’une époque à une autre, en n’oubliant aucun des fondamentaux… L’un comme l’autre nous oblige l’auditeur, le lecteur, à travailler sans relâche… Le texte proposé ici n’est pas un compte-rendu de l’ouvrage mais bien plus une invitation à le lire et même à le conserver car il nous permet de recaler nos références philosophiques à tout moment…

Je me sens très proche d’André Comte Sponville né en 1952… De 8 ans mon cadet, j‘ai eu l’impression d’avoir vécu une histoire parallèle, lui du côté de la culture cultivée, de la confrontation  intellectuelle, et, en ce qui me concerne, du côté de la culture populaire de la confrontation des pratiques socioprofessionnelles… Je me considère souvent comme « un braconnier du savoir » qui a éprouvé par une entrée très tardive à l’Université et qui éprouve toujours le besoin constant d’apprendre, de valider de valoriser de bien maigres acquis… pour rattraper le temps perdu…  André Comte Sponville me stimule et m’invite à faire partager cet enthousiasme.

J’ai lu les Essais de Montaigne très jeune et j’avoue n’avoir pas tout compris et pourtant… il me semble qu’il a marqué, qu’il marque toute ma vie car il m’a permis d’être curieux pour m’indigner et surtout m’émerveiller. Pour être à la mode, dans les années 1970, je me suis « imprégné » de Sartre, là aussi par curiosité, sans tout capter. Quelle joie de constater que dans ce livre Comte Sponville « magnifie » Montaigne et réhabilite Sartre. Montaigne « auteur imprémidité et fortuit » précise …« Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie (en imagination)…  Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne…. » Il se contentait de vivre (A propos…) Alors que pour Sartre « l’histoire de toute vie est un échec ». En conséquence devant ce dilemme Comte-Sponville choisit : Vivre suffit », « Travailler suffit » car au final paraphrasant Montaigne : «  C’est chose tendre que la vie ! » d’où le titre de cet ouvrage !

« Nulle main nous dirige, nul œil ne voit pour nous ; le gouvernail est brisé depuis longtemps, ou plutôt il n’y en a jamais eu, il est à faire : c’est une grande tâche et c’est notre tâche». André Comte-Sponville cite ce passage d’un professeur de philosophie libertaire, mort à 33 ans, Jean-Marie Guyau (1854-1888). Cette pensée coïncide avec les réflexions continues de l’autodidacte que je suis et de mon envie de partager les quelques connaissances acquises au fil du temps…

En lisant cet ouvrage éminemment pédagogique on comprend aisément qu’André Comte-Sponville se veut « un passeur » plus qu’un vulgarisateur et il s’en explique : « On me reconnait souvent la qualité « de passeur ». Tant mieux. Mais ce n’est pas l’essentiel de mon travail ! Que j’aie pu aider certains à comprendre Platon ou Aristote, Epicure ou Epictète, Spinoza ou Kant ou à se faire une idée de leur importance j’en suis heureux. »

Pour l’auteur de cet ouvrage, Montaigne reste omniprésent « car comme « les abeilles pillonnent (butinent) deçà de là les fleurs, mais elles en font après le miel qui est tout le leur». Comte-Sponville ajoute la nécessité de la prise en compte du temps long : « c’est faire entrer la longue durée de l’esprit dans le travail actuel de la pensée. C’est le contraire du présentéisme » de la quête perpétuelle de la nouveauté, qui ont fait tant de tort à notre vie intellectuelle et artistique. »Epicure, Montaigne et Spinoza sont au panthéon du philosophe. Plus surprenant André Comte-Sponville accorde beaucoup d’importance à Marx et Freud. « La dessus, je reste fidèle à Marx autant qu’à Adam Smith et à Spinoza autant qu’à Holbach ou Helvétius. « L’Intérêt, ce n’est pas le diable ! C’est à la fois ce qui nous meut individuellement, et ce qui, socialement nous rend mutuellement dépendants les uns des autres, donc au moins partiellement solidaires, de ce qui nous ‘rassemble’ » ou comme dit Hannah  Arendt, nous empêche de « tomber les uns sur les autres ». Pour ce qui concerne Freud, Comte-Sponville fait partager une découverte simple suite à la lecture de ses travaux : «  Or Freud m’expliquait que ce que j’avais vécu comme un drame singulier, unique, presque héroïque, était en  en vérité d’une confondante banalité. »

Au passage André Comte Sponville apprécie et réhabilite Michel Onfray à mes yeux entre autres, pour ses qualités de travailleur, sa sincérité, son courage et son talent… En même temps il comprend ses détracteurs car cet auteur se veut polémiste, parfois faisant preuve de haine…Comte-Sponville fait état de longs échanges, engueulades pour au final Lorsque le livre sur Freud de Michel Onfray parut : « à m’interdire, en tout cas, d’associer mes critiques à celles souvent si violentes dont il fut alors l’objet »

On s’en doute cet ouvrage est truffé de références et d’apports multiples de tous les philosophes qui comptent y compris dans des approches épistémologiques. Comte-Sponville n’est pas irrévérencieux et accepte les contradictions, reconnait ses méconnaissances. Ce dossier philosophique est articulé autour de trois piliers qui sont pour l’auteur les supports des débats qu’ils suscitent et acceptent. Une ossature qui plait à l’autodidacte que je suis. :

-       « Je suis matérialiste comme Epicure, 

-       rationaliste comme Spinoza, 

-       humaniste comme Montaigne ! ». 

Comte Sponville ajoute la philosophie se fait avec des mots (par des discours et des raisonnements » disait Epicure) et précise : la philosophie est une pratique théorique (mais non scientifique) qui a le tout pour objet, la raison pour moyen, et la sagesse pour but ».C’est sans doute cette philosophie que nous pratiquons tous les premiers lundis de chaque mois aux Cafés Philos ! Ou, pour reprendre une allégorie empruntée à Althusser « à tordre le bâton dans l’autre sens »… Une façon d’atteindre le fond et remonter le chemin de la raison pour atteindre une forme de sagesse au-delà des espérances religieuses, politiques, des espérances spiritualistes orientales… De plus, Comte-Sponville estime « On ne va pas regretter d’être mieux informés qu’on ne l’a jamais été et plus rapidement de ce qui se passe dans le monde ! Montaigne ou Spinoza auraient adoré ça ! »

De belles pages, plus compliquées pour le profane sur la morale et l’éthique et, en même temps, pertinentes pour appréhender notre monde contemporain : « les gens polis et vertueux sont plus facile à aimer que les autres, et ordinairement plus aimant »… Comte-Sponville cite là encore Spinoza : « Nous nous efforcerons à rien, ne voulons, n’appétons ni ne désirons aucune chose parce que nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons. »

Montaigne encore lui a inventé un genre indissociablement littéraire et philosophique, une ode à l’humanisme reprise à sa façon par Comte-Sponville  « l’Humanité n’est pas une essence toute faite ; elle est à la fois une histoire (qui nous fait) et une valeur (qui reste à chaque instant et pour chacun d’entre nous à faire). Pas seulement une espèce (homo sapiens) mais aussi une vertu (le contraire de l’inhumanité), un humanisme pratique plutôt que spéculatif, et moral plutôt que religieux… » 

En conclusion on trouve  une bibliographie concernant toutes les publications d’André Comte-Sponville dont certaines sont abordées dans l’ouvrage. De plus un index impressionnant des noms cités, d’Abraham à Zola, très utile pour approfondir tels ou tels apports proposés par le philosophe tout au long de ce travail impressionnant !

Une proposition pour le lecteur afin d’entrer au mieux dans ce dossier qui fait apparaître « une pensée forte associée aux traits d’une personnalité hors du commun »Elsa Godart (née en 1978), jeune philosophe, psychanalyste et essayiste…

Lorsque l’on a lu les trois premiers chapitres « Devenir philosophe », « Quelle philosophie » « Quelques maîtres » on peut se lancer selon son envie sur les autres chapitres : « Qui parle de bonheur ? », « Civilisations », « Politique », « l’Art », « La morale et l’éthique », « L’éternité parfois » afin d’atteindre le chapitre final : « Philosopher aujourd’hui »

Claude Brette octobre 2018

Diplômé des Hautes Etudes en Pratiques Sociales

Docteur en Sciences de l’Education

2. oct., 2018

« L’audace de sortir de sa zone de confort »

Soirée du vendredi 28 septembre proposée par

FEC 65 (Femmes Chefs d’Entreprises)

Théâtre des Nouveautés Tarbes

Depuis quelques années les tarbais et les bigourdans sont conviés à des rencontres philosophiques mensuelles lors de cafés Philo à l‘Etal 36 d’une part et à des festivals philosophiques annuels d’autre part. C’est ainsi que des personnalités de premier plan ont été accueillies : Luc Ferry, Roger Pol Droit, Boris Cyrulnik… Lors de ces séminaires annuels des travaux en ateliers thématiques ont lieu : Ecole Philo, Soins Philos, également les questions philosophiques liées au monde de l’entreprise sont abordées «  Entreprise Philo… »

En ce vendredi 27 septembre 2018, ce sont les « Femmes Chefs d’Entreprises » qui « ont relevé le gant » en invitant Raphaël Einthoven, philosophe connu et reconnu dans le monde médiatique entre autres... Cette association, présidée par Lucie Hands, fêtait sa trentième année d’existence.

La première surprise fut celle de découvrir une association originale, dynamique, se retrouvant pour échanger autour d’un slogan porteur « Seules nous sommes invisibles, ensemble nous sommes invincibles » Une thématique actuelle au moment où des relations femmes hommes se développent. Les fondements de cette association internationale, FCE, (Femmes Chefs d’Entreprises) remontent à la première guerre mondiale. Une époque où les femmes ont du s’engager dans le monde du travail, dans celui de l’entreprise pour remplacer les nombreux hommes morts à la Grande Guerre. C’est une femme chef d’entreprise qui deviendra la première femme « Maître des Forges », à 22 ans, en 1914, Yvonne-Edmond Foinand (1882-1990) qui va créer l’association « FCE » en 1946. Soulignons que cette chef d’entreprise fut également la première femme à entrer à la section industrielle du Conseil Economique et Sociale…

L’accueil de cette soirée au théâtre  des Nouveautés de Tarbes s’est effectué dans une zone de confort… Les Femmes Chefs d’Entreprises du 65 ont bien fait les choses. 12 jeunes danseuses classiques « ont ouvert le bal… » de façon très esthétique. On comprend aisément que ces jeunes filles ont beaucoup travaillé pour atteindre cette zone de confort utile à la réussite de leur prestation artistique remarquable. L’intervention du président du TGB était pertinente. Ce chef d’entreprise tarbais, principal sponsor de cette soirée, est surtout intervenu comme président du TGB. Alain Coll, dans son allocution, a souligné le fait qu’il était sorti de sa zone de confort pour piloter une association qui promeut au niveau national et international le sport féminin et l’image de la ville de Tarbes…

La seconde surprise fut la prestation de la neurologue Monika Patack-Sapijanskas. Ce médecin nous a présenté un travail scientifique à l’aide d’un power point afin de (re)situer la place du cerveau humain dans la théorie de l’évolution. Des bases nécessaires, selon cette neurologue, pour nous montrer les recherches actuelles sur les « fils d’or » qui « câblent » tout notre fonctionnement humain. Elle s’est appuyée sur les travaux universitaires américains du portugais Antonio Damasio, neurologue, né en 1944. « Neuroscientifique, ses travaux portent sur l'étude des bases neuronales favorisant les apprentissages, l’analyse du comportement » Les recherches sur la complexité du système cérébral gagnent du terrain chaque jour. Monika Patack souligne que notre cerveau est concerné lui aussi par les études sur les émotions et les sentiments. Cette intervention recoupe les propos tenus par Boris Cyrulnik sur l’importance des relations affectives nouées dès la naissance avec de jeunes enfants. Pour ma part j’y ai retrouvé les thèses développées par Joël de Rosnay sur l’épigénétique « Le terme « épigénétique » a été forgé par le philosophe britannique «  Conrad Hal Waddington en 1942 à partir du grec épi, qui signifie « au-delà » ou « au-dessus ». En d’autres termes l’épigénétique englobe des propriétés d’un code au-dessus du code, c'est-à-dire un métalogiciel biologique qui transforme profondément le rôle de la génétique classique… Ces processus sont des événements naturels et essentiels au bon fonctionnement de l’organisme ».  Dans un tel contexteL’importance de l’altérité, de la rencontre de l’autre, des autres depuis la conception… favorisent la créativité qui n’est pas seulement affaire « de câblages technologiques » au niveau du cerveau… Notre zone de confort doit constamment être stimulée…

A partir de cette approche scientifique originale, Raphaël Einthoven a donc pu proposer un exposé à la fois dense et ludique, ouvert… pour montrer en quoi les philosophes pouvaient  contribuer à cette proposition des organisatrices : « l’audace de sortir de notre zone de confort ». Pour cela il convient :

-       soit d’éviter de devenir des caméléons pour se fondre dans l’anonymat (Céline) ;

-       soit de ne pas être « chosifié de son vivant » (Sartre)

Avec une présentation à caractère théâtrale, Raphaël Einthoven assume son côté professoral, son érudition… Son discours est ponctué de citations inscrites dans le temps long : de Socrate en passant par Descartes jusqu’à Camus. Le philosophe a insisté sur l’œuvre de Bergson pour nous inciter à lutter contre la force de l’habitude ! Raphaël Einthoven s’est fortement appuyé sur les travaux de Montaigne. « Il faut apprendre à vivre à l’intérieur du doute », apprendre la dialectique pour convaincre, accepter la contradiction, prendre en compte un argumentaire différent…

La philosophie nous entraine toujours sur des chemins paradoxaux et nous invite à dominer nos peurs et rechercher la confiance en soi, la confiance aux autres. Etre un professionnel disposant de bonnes pratiques pour construire des projets dans le temps nécessite de disposer d’une zone de confort pour répondre aux exigences techniques, économiques, socioculturels exigés par le client, la société… En même temps, et c’est bien la réussite de ces échanges fructueux, il convient d’être vigilant pour, tout à la fois, être attentif aux enjeux actuels, à rechercher les voies de la créativité « en nageant à contre courant » en ayant « l’audace de sortir de sa zone de confort »

Etre curieux, encore Montaigne, pour s’indigner et s’émerveiller. La chef d’entreprise, la citoyenne se doit de faire confiance car « prédire le pire c’est sur d’avoir raison ». On comprend aisément qu’une chef d’entreprise, une scientifique, une philosophe ne puisse pas se contenter d’un tel aphorisme.  On ne peut pas exister à 100% dans l’inconfort… Pour cela, en même temps, ne devons nous pas constamment renaitre, faire preuve de (re)création surtout lorsque nos sommes confrontés à des situations professionnelles difficiles (question d’une soignante dans la salle) « Il est dans la nature du commencement que débute quelque chose de neuf auquel on ne peut pas s’attendre d’après ce qui s’est passé auparavant. (…) Le nouveau apparaît donc toujours comme un miracle. Le fait que l’homme est capable d’action signifie que de sa part on peut s’attendre à l’inattendu, qu’il est en mesure d’accomplir ce qui est infiniment improbable. Et cela à son tour n’est possible que parce que chaque homme est unique, de sorte qu’à la naissance quelque chose d’uniquement neuf arrive au monde ». Les travaux d’Hannah Arendt ont été rappelés en conclusion par Raphaël Einthoven. Du coup, cette citation d’Hannah Arendt nous incite à toujours faire preuve d’audace pour renaitre et créer !

Claude Brette

Octobre 2018

2. oct., 2018

La symphonie du vivant

Comment l’épigénétique va changer votre vie

Joël de Rosnay, Paris, Les liens qui libèrent, 2018, 232p, 19 euros

Ce xème compte-rendu de lecture s’inscrit dans une volonté de partage et de facilitation pour accéder à des ouvrages qui « m’impressionnent ». Dans les années 1980, j’avais été marqué par la lecture de l’ouvrage phare de Joël de Rosnay : « Le macroscope » qui marquait l’arrivée en France de l’analyse systémique. De plus lors d’une Université Populaire sur l’Environnement sur l’île de Berder au large de Vannes, j’avais eu la chance de le croiser et d’apprécier la clarté de ses propos. Ce livre « la symphonie du vivant », hormis quelques passages difficiles qui nécessitent des bases en connaissances biologiques, est facile d’accès. Son contenu recoupe des ressentis personnels consécutifs à mes engagements sociopolitiques actuels, d’une part et des perspectives utopistes qui m’animent de façon constante pour une société à venir, d’autre part. Cet ouvrage n’est pas dogmatique, il invite à la réflexion et à la contradiction. Les thèses développées appellent à la controverse.Par sa bibliographie conséquente et des précisions concernant les termes employés, il est pédagogique.

Claude Brette août 2018

De la biologie, à la génétique pour arriver à la bionomie : l’épigénétique ! ou comment les avancées considérables des recherches scientifiques sur l’ADN, le génome… nous fait reconsidérer la question de l’inné et de l’acquis ?

La sociologie, singulièrement dans les années 1970/1980 a bien montré la question de la reproduction sociale (Thèses de Bourdieu-Passeron, entre autres). Il est toujours dans l’air du temps de considérer que nous naissons avec un patrimoine génétique et que si notre personnalité et notre comportement découle de l’inné, il est évident que cette personnalité et ce comportement est fortement influencé par notre environnement social.

Dans ces références sociologiques sur l’inné et l’acquis, il est clair que les analyses sont marquées par des implications politiques et idéologiques. Jusqu’aux recherches récentes des années 1990, la biologie n’interférait pas ou peu sur cette question. La découverte de la molécule d’ADN en 3 dimensions (double hélice) a bousculé les recherches dès les années 1960. Progressivement elles se sont développées du côté du « séquençage du génome humain ». Des équipes internationales, transdisciplinaires se sont fortement impliquées singulièrement en France à l’INRA - Institut National de Recherche Agronomique - (Je fus témoin à l’INRA Montpellier à la fin des années 1990.)

Du coup on découvre progressivement que les êtres vivants ne sont pas le résultat de leur seule patrimoine génétique mais bien plus d’un programme génétique d’où la naissance de l’épigénétique… L’acquis joue un rôle dès la conception. Les gènes sont impactés par les modes de vie des parents. Une « hérédité des caractères acquis » inscrits dans nos gènes… « Le terme « épigénétique » a été forgé par le philosophe britannique «  Conrad Hal Waddington en 1942 à partir du grec épi, qui signifie « au-delà » ou « au-dessus ». En d’autres termes l’épigénétique englobe des propriétés d’un code au-dessus du code, c'est-à-dire un métalogiciel biologique qui transforme profondément le rôle de la génétique classique… Ces processus sont des événements naturels et essentiels au bon fonctionnement de l’organisme ». Des démonstrations probantes scientifiques sont signalées dans l’évolution des « vrais » jumeaux, des colonies d’abeilles, de fourmis…

Joël de Rosnay aborde aussi cette question de l’inné et de l’acquis par rapport aux travaux de Lamarck et Darwin estimant que ces nouvelles recherches scientifiques confortent leurs hypothèses : «…les deux naturalistes s’accordent sur l’idée que les espèces vivantes se sont transformés au cours du temps. ». « Leurs deux théories scientifiques contredisent la vision religieuse d’un monde immuable issu d’une intervention divine et rejettent l’idée d’une spécificité de l’homme par rapport au reste du monde animal »… Dans cette filiation qui met à mal les théories créationnistes en vogue aux Etats-Unis notamment, Richard Dawkins (né en 1941) est clair avec son livre « En finir avec Dieu» en 2006. Son best seller « le gène égoïste » qui favoriserait aux dires de ses détracteurs « un déterminisme social »…

Alors « comment l’épigénétique va changer notre vie ? » Joël de Rosnay revient tout d’abord aux fondements biologiques notamment en soulignant en quoi nos amis les microbes jouent un rôle important dans notre macro-organisme : dans nos 6 000 milliards de cellules humaines vivent 100 000 milliards de cellules bactériennes. L’importance de la flore bactérienne est soulignée : « le microbiome est en relation avec notre cerveau. Il faut se souvenir que le poids total des bactéries hébergées dans notre corps (environ 5 kgs) est supérieur au poids du cerveau (environ 2 kgs). L’auteur conforte l’explication du fait que nous possédons un second cerveau au niveau des intestins !

Pour résumer Joël de Rosnay indique « que notre vie reflète une interdépendance, en plus du génome, entre trois domaines que l’on pourrait représenter par trois cercles qui se recoupent : « l’environnement, l’épigénétique et, enfin, le microbiome.»

Du coup comment mettre en musique cette symphonie du vivant ? J’ai apprécié cette comparaison avec l’œuvre de Beethoven « l’Hymne à la joie » par ailleurs hymne symbolisant la fraternité des peuples européens : « on peut considérer que les notes de musique sur une portée sont la génétique, tandis que l’épigénétique est la symphonie exécutée à partir de ces notes ». S’appuyant sur le gène biologique, Joël de Rosnay nous invite à le croiser avec le même sociologique. La théorie du même « est, aujourd’hui, considérée par la communauté scientifique et philosophique comme ne nouvelle façon de concevoir le monde, porteuse de nouveaux mécanismes de transmission culturelle » Cette thèse a été présentée par Richard Dawkins « le gène égoïste »

En conséquence nous pouvons tout à la fois « faire quelque chose pour soi » pour donner sens à notre vie et pour cela « se référer à des valeurs telles que la reconnaissance de la diversité, le partage, la solidarité la générosité, l’altruisme ou l’empathie, associée à la volonté de faire le bien autour de soi… sans pour autant pratiquer une religion ». Agir sur la complexité de notre corps, en prenant soin de notre ADN par le mode de vie (alimentation, activités sportives et culturelles…) En même temps être vigilant sur notre ADN sociétal de plus en plus complexe. Pour cela  Joël de Rosnay propose une analyse sur l’influence des mèmes internet et des « tweets disrupeurs ». Citant les travaux de Luc Ferry l’auteur indiquent que les « media virus » favorisent quatre sentiments qui irradient nos concitoyens : « la colère, la jalousie, la peur, et finalement l’indignation ». Face à cela il devient urgent « d’oser une pensée positive ». Les générations présentes et à venir, habitués à partager sur les réseaux sociaux est-elle davantage sensible aux valeurs d’échanges, de solidarité, d’empathie ? 

Là encore Joël de Rosnay étaie ses propos avec une référence au rôle joué par « les hormones du plaisir » : les endomorphines, la dopamine, la sérotonine, et l’ocytocine de plus aptes à limiter les effets de cortisol et d’adrénaline qui favorisent le stress.

Un nouveau concept apparait : « les disrupteurs » posséderaient le « gène de l’innovateur »… Pour Joël de Rosnay les qualités fondamentales pour les plus grands disrupteurs du XXIème siècle seraient : « le partage, la remise en question, l’observation, le réseautage et l’expérimentation. » permettant « la mise en œuvre de processus conduisant à l‘émergence de systèmes complexes… »  Une nouvelle approche pour aborder la question des « marginaux sécants » du XXIème siècle !

En conclusion Joël de Rosnay émet un pari : « l’idée d’une troisième voie » entre le capitaliste traditionnel et le socialisme dirigiste, comme le suggère Jeremy Rifkin (né en 1945), prospectiviste qui constituerait une nouvelle étape de l’évolution de l’humanité, susceptible de transformer radicalement nos modes d’organisation et notre vision du monde. A noter que les travaux de Jeremy Rifkin sont fortement contestés et discutés.

13. avr., 2018

 

Tarbes en Philo : « La Vie… C’est chose tendre que la vie » 7 avril 2018

 

Un grand moment de partages, d’acquisitions de connaissances et d’interrogations philosophiques pour fortifier les principes et les valeurs qui fondent notre vie personnelle, notre vie démocratique et républicaine pour le moins… Je vous propose, ci après, le récit vécu pendant cette journée qui restera gravée dans ma mémoire. Pour illustrer cette notion de récit, j’articule mon propos sur la proposition théorique concernant cette notion évoquée par Boris Cyrulnik (voir le compte-rendu qui suit) 

 

Point de vue et interprétation… Intervention d'Adèle Van Reeth 

 

« Une intervention lumineuse, claire, compréhensible » aux dires mêmes de Boris Cyrulnik rencontré fortuitement le lendemain dans la rue Foch !

La veille lors de l’émission TV « Livres et Vous ». sur LCP animée par Adèle Van Reeth, j’avais apprécié la façon dont elle avait « dynamisé », philosophiquement les propos de Patrick Grainville, tout récent membre de l’Académie Française et ceux de l’ancien premier ministre Emmanuel Vals. J’ai donc constaté, une nouvelle fois, cette même présence, avenante et compétente, sur les planches du Théâtre des Nouveautés.

Adèle Van Reeth nous invite à prendre les chemins de la philosophie sur le thème de la Vie en s’appuyant sur la littérature. D’emblée la conférencière débute son propos en lisant un long texte de Romain Gary. Un exemple, selon elle, pour évoquer avec lucidité l’essence de la vie. Romain Gary fut un personnage complexe, présent au monde (aviateur, résistant, diplomate…), qui a fait le choix de mettre fin à ses jours… Comment parle-t-on de sa vie ? Comment analyse-t-on les malentendus qui secouent chaque vie ? Dans sa conclusion Adèle Van Reeth fait appel au poète et chanteur Jacques Higelin qui vient de nous quitter. Oui, nous demandons beaucoup à la vie pour dominer l’absurdité de l’existence !

Dans le récit philosophique qu’elle met en scène pour l’auditoire, Adèle Van Reeth croise toujours la littérature et la philosophie. Elle fait appel à Bergson pour constamment apprendre à décoller les étiquettes qui nous collent à la peau, qui collent à la peau des autres…

Une approche pédagogique en trois points : dans un premier temps, l’être humain constate qu’il est unique, même si au départ, la vie biologique repose sur le même substrat que la vie végétale et la vie animale ; puis très rapidement, l’Homme est confronté à un débat éthique pour, suivant Camus, apprendre à argumenter son rapport à la vie ; au final, la philosophie prend force et vigueur car l’homme est seul capable de retour sur lui-même…

L’intérêt d’un tel exposé repose également, pour le profane, sur la découverte de nouveaux philosophes tels que Clément Rosset (1939 -2018). Adèle Van Reeth nous rappelle, chemin faisant, les vertus des textes qui survivent à leur auteur. Cela nous aide, dit-elle, à saisir les choses dans leur simplicité… La culture du paradoxe, une nécessité. Clément Rosset, semble-t-il, fut un chantre de l’ivresse. Pour saisir la singularité des choses ne faut-il pas voir double, être ivre au sens propre du terme ? Nous rejoignons la personnalité complexe de Romain Gary, Emile Ajar ou celle de Fernando Pessoaqui a écrit en langue portugaise, anglaise et même en français… sous différents hétéronymes (Alberto Caeiro, Alvaro de Campo et beaucoup d’autres)  « celui qui était personne et multitude… » Adèle avait longuement évoqué cet auteur l’année dernière. Je ne résiste pas à citer à nouveau cet extrait d’un poème de cet auteur découvert suite l’intervention d’AdèleVan Reeth l’année dernière : 

« Je sais éprouver l’ébahissement ; de l’enfant, qui, dès sa naissance ; s’aviserait qu’il est né vraiment ; je me sent né à chaque instant ; à l’éternelle nouveauté du Monde »

A partir de ces constats Adèle Van Reeth nous propose un « hymne à la joie » car c’est sans doute la meilleure façon de maitriser le tragique de la vie, car

- Personne ne demande à être là et pour autant nous devons composer avec…

- Nous sommes face à une certitude : nous allons tous mourir…

- Dans un tel contexte personne nous dit quoi faire… ni les médecins, ni les gourous, ni les philosophes… Pour tout un chacun, peut-être une approche métaphysique qui nous dépasse ?

Adèle Van Reeth nous rappelle l’œuvre de Camus. Je me permets de citer ces dernières lignes du Mythe de Sisyphe publié en 1942 qui illustre bien, de mon point de vue, les propos tenus ce jour par la Philosophe « Je laisse Sisyphe au bas de la montagne. On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui parait ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » 

Adèle Van Reeth conclue «  Je me suis bien amusé, merci et au revoir ! », Merci Madame pour cette approche philosophique stimulante ! Les chemins de la philosophie nous obligent à poursuivre notre quête. Nous vous attendons l’année prochaine pour poursuivre individuellement et collectivement notre chemin !

 

 

Point de vue et interprétation…Intervention de Boris Cyrulnik

« Le sentiment de soi »

 

 Au final, Boris Cyrulnik propose une piste pour des recherches en devenir « la  Psychothérapie de Dieu nous aide à affronter les souffrances et à mieux profiter du simple bonheur d’être. ». C’était la conclusion du compte-rendu effectué récemment à propos du dernier ouvrage de Boris Cyrulnik « Psychothérapie de Dieu »

 

Voir et entendre Boris Cyrulnik en direct est un vrai bonheur. Les 600 « spectateurs » du Théâtre des Nouveautés en sont convaincus. Un discours compréhensible par tous et pour tous ! Les grèves en cours ont permis, « heureusement ? », à Boris Cyrulnik de découvrir Tarbes. Un homme affable très à l’écoute. Je fus témoin de la qualité de celle-ci suite à l’interpellation d’un jeune homme à la terrasse d’un café !

 

Difficile de « rapporter » un compte-rendu de ce récit brillant, dense, illustré, plein d’humour… Comme ce fut le cas avec l’intervention d’Adèle Van Reeth, nous fumes captivés par des récits de vie et en vie !

Lors de la présentation de son plan Boris Cyrulnik a développé cette notion de récit suivant cinq axes :

-       récit préverbal

-       récit solitaire

-       récit partagé

-       récit collectif

-       récit technologique

Cette présentation nous a donc permis de mieux situer les propos du conférencier sachant qu’il a abordé de façon plus ou moins approfondie chacune de ces étapes. Cette approche par le récit n’empêche pas Boris Cyrulnik d’insister constamment sur la nécessité de faire appel à la science. Naturellement, ajoute-t-il, pour mieux comprendre un phénomène nous sommes contraints de réduire l’objet de la recherche. Il faut constamment rendre observable l’invisible… Suite à une question sur un sujet sensible, l’autisme, Boris Cyrulnik a précisé cette démarche scientifique En matière d’autisme, pour lui, des erreurs ont été commises par des approches d’ordre psychosociologiques trop idéologiques. Le neuropsychiatre estime que les recherches en cours qui répondent à des critères scientifiques plus rigoureux, fussent-ils pluridisciplinaires, doivent permettre d’avancer Ajoutant non sans malice la méfiance, le doute du scientifique… « Moins on comprend plus on explique »

 

Boris Cyrulnik est devenu un incontestable spécialiste du récit préverbal. Aujourd’hui il vit avec ce « récit auquel il croit » suivant sa formule… Le scientifique soucieux d’assurer une vulgarisation sérieuse a étayé ses propos à l’aide de diapositives y compris une diapo sur le cerveau… Comme tout chercheur il poursuit sa quête et confrontent ses travaux avec d’autres chercheurs du monde entier. Pour lui « le partage du savoir est le premier pas vers la démocratie » Du coup Boris Cyrulnik reste toujours l’esprit en éveil pour s’émerveiller et s’indigner sur la magie proposée par la communication, l’apport des nouvelles technologies qui précisent selon lui, une face du réel. En même temps,ajoute-t-il ces outils peuvent être aussi « des boites à ordures… » Très méfiant sur le conformisme qui modélise il rappelle que chacun d’entre nous vit dans un réseau de vérités différentes. En conséquence il est absurde de redouter la mort car ce qui est important c’est ce que l’on est quand on est vivant !

Pour illustrer ce propos, lors de notre tête à tête, il m’a invité à me méfier de Wikipédia. Des « malveillants » tentent constamment de polluer les informations données par lui-même et son équipe !

 

Il rejoint Adèle Van Reeth pour convoquer les écrivains qui sont pour lui bien souvent des innovateurs singulièrement sur l’analyse du tragique pour donner sens à la vie (Victor Hugo, Charles Dickens…) Boris Cyrulnik évoque l’œuvre et la personnalité de Georges Perec et singulièrement de son œuvre « la Disparition ». Les thèmes de la disparition et du manque liés aux effets de la shoah sur la famille de Georges Perec induisent ce roman de 300 pages où l’auteur n’utilise pas la lettre e. Pour Boris Cyrulnik,ce sont ces e manquants qui symbolisent la disparition douloureuse des parents de Georges Perec.

Chacun d’entre nous peut se reporter aux travaux de Boris Cyrulnik sur l’attachement, la résilience… Cet éternel chercheur est avant tout un neuropsychiatre humaniste qui intègre des données biologiques, affectives, psychologiques, sociales et culturelles…

 

Difficile de conclure ce récit destiné aux présents au théâtre des Nouveautés ce jour là mais aussi aux absents, à toutes et tous celles et ceux qui auraient souhaité participer à ces conférences! Je propose donc « mon » récit de cette journée, récit qui doit être confronté aux récits de celles et ceux qui ont vécu cette journée. Nous avons bien compris que pour Adèle Van Reeth comme pour Boris Cyrulnik leur propre récit est en constante évolution et qu’il se construit aussi avec les interactions même n verbales avec les participants du jour ! Bien sur cette contribution est une invitation à lire les travaux produits de ces deux personnalités hors norme !

 

 

 

Compte-rendu sommaire : Atelier « le soin… Agir pour la vie »

Animation Claude Brette, intervenants :

Thérèse Laurens, professeur de philosophie, 

Frédéric Boniface, Frédéric Gelber, André Layous, médecins.

 

Ce sont près de 80 personnes qui se sont « pressés » dans la salle « le luciole » au Pari pendant 1h30, montre en main. Un débat « musclé » avec une participation active de nombre des présents. Le soin est bien l’affaire de tous comme l’a rappelé en conclusion inattendue une jeune maman : « je prends soin de mes enfants. »

D’entrée de jeu il a fallu préciser les contours de cette animation. Sur le fond il s’est agi de parler d’accompagnement de la vie plus que d’agir pour la vie. Sur la forme ce fut un choix délibéré  de faire appel à trois médecins pour cette Table ronde.

Sans l’avoir pressenti de la sorte, nous nous sommes bien inscrits dans la suite des propos impulsés par Boris Cyrulnik. Pour ce neuro psychiatre il convient de faire appel à des récits pour comprendre et expliciter la Vie. Dans sa prestation magistrale, Boris Cyrulnik nous a proposé une grille de lecture en cinq approches par le : récit préverbal, récit solitaire, récit partagé, récit collectif, récit technologique… Boris Cyrulnik et Adèle Van Reeth, par ailleurs, ont précisé dans leurs interventions qu’un récit collectif pouvait émerger à tout moment, y compris dans des événements tels que ceux vécus en cette journée.

 

Pour ouvrir le débat, Thérèse Laurens a précisé cette approche philosophique du soin : « Le soin est cette capacité de donner ou de recevoir qui nous concerne tous de la naissance à la mort. Que nous soyons aidant ou aidé, la relation qui se noue à travers le soin met en jeu notre humanité…»

Les organisateurs et les intervenants ne sous-estiment pas les difficultés socio économiques actuelles du secteur de la santé, y compris dans les Hautes Pyrénées. Cette table ronde a permis, un pas de côté, pour montrer une autre face de ce secteur. Les récits de vie proposés par des praticiens aux cursus originaux ont bien mise en valeur la notion d’équipe, de l’application de méthodes adaptées pour accompagner les personnes en souffrance… Pas d’exclusive, à priori, sur les méthodes alternatives développées parfois pour soulager la souffrance.

 

André Layous nous avons disposé d’un témoignage vécu par un praticien militaire ayant eu à accompagner des blessés graves ( para et tétraplégiques, amputés...) à une époque difficile où beaucoup de nos concitoyens ( par exemple les agriculteurs et les commerçants) n'étaient que très partiellement pris en charge par les organismes sociaux... Il a assisté à la montée en puissance de la technicité de tous les intervenants du soin, sans omettre celle des infirmières et autres assistants médicaux… Pour André Layous, il ne faut jamais perdre de vue que la responsabilité du médecin est toujours engagée.

 

Frédéric Gelber fut un médecin généraliste qui a fait partie de celles et ceux qui ont été pionnier sur les questions de soins palliatifs dans le département des Hautes Pyrénées. Il fut également un intervenant reconnu en médecine générale pour assurer la formation continue de ses collègues. Pour lui le relationnel soignant, soigné d’une part et de l’ensemble des équipes pluridisciplinaires (y compris familiales et bénévoles) qui entourent le patient d’autre part, est fondamental. La technique ne fait pas tout !

Frédéric Boniface est actuellement médecin du travail, après avoir eu un itinéraire professionnel conséquent en qualité de médecin militaire notamment sur de nombreux théâtres d’opération. Au début de sa carrière il fut médecin généraliste, intervenant aussi dans le cadre de l’Association Médecins du Monde. En soulignant son expérience dans des champs psychosociologiques spécifiques, relativement fermés (régiment) insiste sur le nécessaire facteur confiance. Ce facteur reste pour lui primordial dans la relation soignant soigné. De plus le médecin n’est plus seul, il est entouré de gens de bonne volonté (des spécialistes au personnel de service)

 

Ces interventions synthétiques des intervenants ont permis d’effectuer un arrêt sur image sur cette question du soin pour tous les participants. Un temps suspendu pour fabriquer un récit collectif, partagé… Tous les thèmes n’ont pas été abordés loin s’en faut. Les médecins présents ont répondu sans détour y compris lors d’une question plus personnelle : en quoi votre pratique a changé votre comportement ? Le médecin est et demeure un humaniste… ayant le souci des autres. L’un d’entre eux a même indiqué qu’au moment de choisir son métier il avait envisagé de devenir avocat ! Toujours pour aider l’autre, les autres…

Nous formulons le vœu que chacun d’entre nous poursuive son propre récit « solitaire »... Au final, ne pratiquons nous pas une philosophie au quotidien ? Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Le soin fait partie intégrante de la vie est donc nous oblige à être vigilant pour rester attentif à notre présence dans un environnement mouvant. Chacun d’entre nous devant percevoir « ce qui est mobilisateur, ce qui peut entraîner un ensemble dans un mouvement vital. Ce qui est, au contraire, bloquant, le maillon le plus faible de la chaîne. Ce qui est enfin nouveau, ce qui impose un mouvement, mais qui va entraîner des inadaptations parfois perverses par rapport à l’amélioration attendue »

 

Claude Brette 8 avril 2018