Billets

18. avr., 2019

 

Tarbes en Philo 12/13 Avril 2019

Après l’ouverture des travaux de la journée par la Présidente Rose Marie Chevalier, dans un premier temps, le matin, il revenait à la marraine de Tarbes en Philo de présenter nos deux intervenants : Alain Badiou et Raphaël Einthoven. Puis, dans un deuxième temps, d’annoncer le sujet de ce 4ème« Tarbes En Philo ». Comment définir ce Monde dans lequel nous vivons ? Nous avons relevé quelques interrogations liminaires proposées par Adèle Van Reeth :

-      Le Monde commun : la mer, la pluie, le désir de lutter contre la mort…

-      Un Monde, Patrie de l’Humanité…

-      Le Monde comme une idée, une énigme car moins n’est rien évident de ce qu’est le Monde…

-      Pour Emmanuel Kant, comment croire au Monde par un bon usage du doute ?

-      Pour Hannah Arendt, le Monde est ce qui nous accueille et ce que nous allons laisser…

Au final, au-delà  de l’art de vivre, dans un temps bousculé pour les nihilistes, d’une fin du Monde envisagé par « les déclinistes », comment édifier un Monde pour perpétuer la vie et créer un « nouvel » espace commun ?

Alain Badiou a proposé, clairement, une alternative radicale pour construire cet « espace Monde » pour un bien commun et un bon usage pour tous. Il s’inscrit dans une visée historique remontant au néolithique… Les événements actuels sont donc des épiphénomènes au regard de ce temps long. Toutefois avec la question du changement  climatique, ce philosophe prend  conscience que nous entrons, peut être, dans une nouvelle ère annoncée par des scientifiques « l’anthropocène ! »

Alain Badiou propose un guide stratégique « ambitieux » pour un avenir « lointain ? » autour de 4 points :

-  Organisation de la vie autrement, y compris par l’abolition de la propriété privée (Platon). Le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire ! « Arracher l’appareil productif au contrôle de la propriété privée ! »

-  Lutter contre les divisions mortifères du travail en structurant différemment l’organisation de la Production… en finir «  …entre taches de direction et taches d’exécution… entre travail intellectuel et travail manuel ! »

- Lutter contre les nationalismes et pour cela unir l’humanité par la mise en œuvre d’une coexistence. « …les prolétaires n’ont pas de patrie… »

- Faire disparaitre l’Etat en le remplaçant par des mises en relation des groupes sociaux afin de tisser de nouvelles relations à l’échelle du Monde à partir de réalités locales. « …en diluant l’Etat dans des délibérations collectives… »

Quelle Révolution est à envisager pour créer un chemin nouveau en rendant possible ce qui est impossible ? Alain Badiou précisant : l’impossible est populaire alors que pour le capitalisme, tout est possible ! Du coup comment rendre possible, l’impossible ? L’impossible unique source de créativité ?

Ce fut plus difficile de capter la présentation alerte, quasi théâtrale, de Raphaël Enthoven. Pour lui déjà Pindare, poète grec du Vème siècle av. JC, aurait épuisé le champ des possibles ! Comment croiser le champ du réel avec les chants du possible ? Reprenant à son compte les travaux d’Albert Camus, Raphaël Enthoven va exprimer une thèse sur le compromis en s’appuyant sur le triptyque « camusien » : L’Absurde, la Révolte l’Amour.  Que penserait Camus aujourd’hui face aux désordres climatiques alors qu’à la sortie de la guerre il fut un spectateur engagé qui ne supportait pas les déchirements algériens et les risques atomiques ? Il convient donc de rechercher, en même temps, à combattre la laideur, à construire la liberté par la justice sociale et à développer l’amour au-delà de la révolte… Trois principes qui font que l’on devient plus fort qu’il n’y parait individuellement et collectivement. Raphaël Enthoven nous invite à une réflexion de l’ordre de la raison et de l’approfondissement de la penséepar, comme le propose Camus, rechercher une analyse subtile entre le oui et le non. « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? un homme qui dit non. Mais si il ne refuse pas c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement »(L’homme révolté, 1951)

Le décor fut planté le matin pour la dispute philosophique passionnée et passionnante de l’après-midi. Nous avons pris conscience, me semble-t-il, qu’au-delà des approches diversifiées, voir conflictuelles, la philosophie est source de bonheur à défaut de sagesse !

Arguments contre arguments, avec citations à l’appui, les deux débatteurs n’ont pas manqué de parler de sophisme (talent de l’orateur au détriment de la vérité) singulièrement par Alain Badiou face aux envolées lyriques de Raphaël Enthoven. D’un revers ce dernier contestant les prises de position totalitaires d’Alain Badiou au regard de régimes communistes. Tout deux, au final, se réconciliant sur la nécessité d’assumer ses  doutes et ses peurs !

A partir de l’analyse de la question actuelle des Gilets jaunes, Alain Badiou reconnait l’importance du mouvement même si il est minuscule au regard du temps historique invoqué le matin.  Il propose une grille d’analyse en 3 points :

-      Cet événement est compréhensible. Il salue les solidarités vécues suite à une expression des douleurs vécues par nombre de nos concitoyens…

-      Un mouvement incapable de se transformer pour accéder à une vision politique…

-      Un mouvement instrumentalisé   par les extrêmes. « Aujourd’hui tout ce qui bouge n’est pas rouge ! »

Pour Alain Badiou, si parfois, nous allons vers une égalité des droits nous nous éloignons de plus en plus de l’égalité des chances… Pour faire face le philosophe estime que nous avons besoin de Compétences et surtout de Discipline, sans Discipline pas de Politique… Pour cela la mise en place de procédures est nécessaire…

Pour Raphaël Enthoven nous sommes dans une période « pré politique » où il faut démêler le vrai du faux, rechercher le Compromis. Il reconnait qu’avec les médias l’éloquence peut l’emporter. Il fait appel à Montaigne pour estimer qu’il convient d’avoir « un esprit affirmateur » pour défendre ses idées…

« Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. » (Le Mythe de Sisyphe, A. CAMUS,1942)

Il convient également de souligner les interventions pertinentes des deux philosophes qui ont accompagné les groupes de travail de la veille :

-      Michel Tozzi qui a animé avec bonheur un atelier avec des enfants et de jeunes adolescents au Collège Paul Eluard sur un sujet difficile : « Comment le monde dans lequel nous vivons peut-il devenir plus juste ? ». Dans son compte-rendu il a surtout indiqué la méthode avec laquelle il animait ces ateliers philos avec des jeunes. Pour lui il s’agit d’un apprentissage supplémentaire pour l’acquisition du respect de la parole dans des échanges argumentés…

-      Christophe Baudet, pour sa part, se trouvait à la CCI pour  animer une thématique tout aussi ambitieuse : « La Philosophie peut-elle aider l’entreprise à se refaire ? » Ayant assisté à cet atelier nous avons bien compris la question de la dimension de l’entreprise privée multinationale, de la PME et de l’entreprise publique ! Elles sont toutes confrontées à la Mondialisation et, en même temps, inscrite dans le tissu local (y compris pour les grandes entreprises qui jonglent -entre vie et mort- avec des installations localisées de par le Monde….) La recherche philosophique est bien celle de la reconnaissance de tous (patrons, employés salariés…), reconnaissance individuelle et collective couplée à la non moins nécessaire recherche de liberté pour exister au-delà des aspects économiques et surtout financiers si prégnants aujourd’hui !

En conclusion je reprends une synthèse que j’avais effectué en 2017 suite à un retour sur l’œuvre de Camus pour dépasser le dilemme sartrien de la moitié du XXème siècle «. Le monde est iniquité ; si tu l’acceptes, tu es complice, si tu le changes tu es bourreau » (Le Diable et le Bon Dieu 1951). Pour cela je m’appuie sur l’exposé de Raphaël Enthoven de ce jour, des travaux lus dans la Presse, visionnés sur youtube : https://lesmardisdelaphilo.com/.../première-conférence-de-Raphaël-enthoven-sur-albertCamus)

Adèle Van Reeth et Raphaël Enthoven, se sont beaucoup inspirés des écrits d’Albert Camus. Pour eux les travaux de ce prix Nobel sont porteurs aujourd’hui pour rechercher les voies et moyens de sortir de cette crise de civilisation dans laquelle nous nous trouvons.

-        l’absurde, la rencontre entre le silence et le sens pour la recherche inlassable de la liberté ; 

-       la révolte, la meilleure façon de vivre pour construire une égalité réelle et pas seulement égalitaire ; 

-       l’amour, une reprise sans fin du réel, gage de cette nécessaire fraternité qui nous lie dans l’espace et le temps !

 En contre point, et pour rester dans l’esprit de cette dispute philosophique, je vous invite également à lire l’essai d’Alain Badiou et d’Aude Lancelin « Eloge de la Politique » qui présente clairement la pensée philosophique d’Alain Badiou telle qu’elle a été présentée lors de cette journée.

Maintenant « la balle est dans le camp » de chaque citoyen, de chacun d’entre nous, pour « Refaire le Monde ou l’empêcher de se défaire »

 

 

31. mars, 2019

 

Éd. Flammarion (champs-Essais), mars 2019

Alain Badiou (né en 1937) sera présent à Tarbes ce13 avril 2019… Dans les années 1980, j’avais suivi les travaux de ce philosophe lorsqu’il intervenait à Vincennes, devenu l’Université Paris VIII. J’avais eu connaissance de ses engagements au Parti Socialiste puis au PSU, puis de son militantisme « maoïste » qui l’ont conduit à être au centre de profondes critiques socioculturelles, politiques et épistémologiques avec de nombreux philosophes contemporains. D’ailleurs Alain Badiou n’hésite pas à les mettre en cause dans cet essai, car, pour lui, ces renégats des années 1980-1990 « Debord, Glucksmann, Bernard-Henry Levy...) ont rejeté leur passé « révolutionnaire ».

Je fus donc très curieux de découvrir cet essai « vif et engagé » d’autant que la philosophe et journaliste, elle aussi militante proche du mouvement la France Insoumise, Aude Lancelin rejoint aisément Alain Badiou pour critiquer de façon acerbe les institutions politiques (le coup d’état démocratique d’Emmanuel Macron !), le capitalisme ambiant (actuellement le capital ne se cache pas et avance en pleine lumière).

Nous ne sommes pas déçus par des propos décapants au moment où les concepts de « socialisme » et de « communisme » ne sont plus « en odeur de sainteté » dans notre Pays. Dans cet « Eloge de la Politique » Alain Badiou affirme « de toutes les entreprises artistiques, scientifiques, amoureuses ou politiques dont l’humanité s’est avérée capable, le communisme est sans doute la plus ambitieuse… »  En effet, pour ce philosophe il s’agit bien « de la capacité d’un collectif humain à s’emparer lui-même de son destin et de sa configuration ». Pour cela il étaie son propos sur des exemples : La Révolution française (1792-1794) ; la Révolution culturelle en Chine (1965-1970 ;   Haïti, avec Toussaint Louverture (1791-1802) ; la Révolution russe (1917-1929)…. Dans une partie édifiante, à la question d’Aude Lancelin : « Pourriez-vous nous rappeler simplement quels sont à vos yeux les grands principes du communisme ? » Alain Badiou répond clairement, le lecteur ne sera pas déçu ! On s’attardera aussi avec intérêt sur une problématique évoquée par ces deux auteurs sur « le prolétariat nomade ». Ce concept n’est pas nouveau pour Alain Badiou, pour faire face à toutes les provenances des travailleurs (langues, coutumes, religions…), il précise « L’organisation maoïste à laquelle j’appartenais a proposé, dès les années 1970, comme je l’ai déjà rappelé, la notion de prolétariat international de France. »

La lecture de « Cet Eloge de la Politique » s’impose encore plus aujourd’hui, car nous disposons, en filigrane, d’une grille d’analyse sur les événements actuels  proposés notamment par les Gilets Jaunes. Alain Badiou note que ces réflexions sur le fonctionnement de la démocratie, Demos, le peuple ; Kratos, le pouvoir ; ne datent pas d’aujourd’hui : «  Rousseau par exemple, qui est au XVIIIème siècle l’un des plus grands théoriciens de la démocratie, considérait que la figure représentative de type anglais ne méritait pas ce nom, qu’elle n’était pas démocratique parce qu’elle était la désignation périodique de représentants qui faisaient en réalité à peu près ce qu’ils voulaient et mentaient au peuple comme des arracheurs de dents »

Dans son questionnement Aude Ancelin sollicite Alain Badiou pour qu’il définisse «son système philosophique ». Sachant que la philosophie politique, de façon générale, s’attache aux questions morales, éthiques qui fondent le pouvoir politique, l’Etat, le Gouvernement, Alain Badiou estime que la politique est « organiquement liée à la catégorie de justice ». On doit pouvoir constater que l’humanité est en état de décider de son destin dans « une figure essentiellement pacifiée parce qu’égalitaire ». Alain Badiou montre que la philosophie est de l’ordre de l’Universel citant Spinoza « Expérimentez que vous êtes éternels».  Cette référence de Spinoza renvoie à un autre philosophe contemporain, André Comte Sponville qui, lui aussi vient de publier un ouvrage « Contre la peur » chez Flammarion. Dans le journal du Dimanche de ce jour 31 mars 2019, André Comte-Sponville cite également Spinoza sur « les passions tristes » la haine, l’envie, le mépris et pour cela contrairement à Alain Badiou, on se doit de rester « partisan de la démocratie représentative. ». Le débat est donc ouvert !

 

Cet « Eloge de la Politique » permet tout à la fois : 

-      un retour dans le passé, une grille d’analyse historique, sur les grands débats politiques qui animent l’Occident depuis le XIXème siècle (Marx en particulier) ; 

-      une tentative de théorisation des mouvements actuels en France certainement, mais aussi au regard des grands enjeux mondiaux et de nouveaux possibles politiques (De quoi la Gauche est-elle aujourd’hui le nom ?) ; 

-      une approche originale pour le futur avec des propositions dont la réhabilitation du communisme !

Tout cela dans une approche philosophique qui laisse toute sa place à la critique… N’oublions pas que les travaux de cet éminent philosophe sont appréciés mondialement… Paradoxalement ?  surtout aux Etats-Unis !

A lire impérativement.

 

20. mars, 2019

 

Paris, ed. de l’Observatoire, 2019, 480 p.

Avec l’émission culte « Salut les Copains », La station radiophonique « Europe 1 » a bercé ma jeunesse, mes 20 ans.  Je ne suis plus depuis longtemps un auditeur de cette radio. Je n’ai donc pas suivi les chroniques matinales de Raphaël Enthoven ces dernières années. Par contre, j’ai assisté avec intérêt à la récente intervention de ce philosophe à Tarbes sur le thème « L’Audace de sortir de sa zone de confort » lors d’un colloque proposé par les « Femmes Chefs d’Entreprises » en septembre 2018 ! 

Dans cet ouvrage je retrouve aisément le philosophe qui appréhende le quotidien, qui replace « les choses de la vie » dans le temps long ! Du coup la lecture des chroniques présentées pour illustrer ces « nouvelles morales provisoires » rappelle les débats des Cafés Philo. Sous l’impulsion de notre philosophe local, Francis Sylvestre, nous observons l’actualité dans le temps long à l’aide des regards de l’histoire des idées portées par des philosophes depuis la nuit des temps ! Comme l’indique Raphaël Enthoven dans son avant-propos : « nous luttons justement pour des nuances, dit Camus, mais des nuances qui ont l’importance de l’homme même. »

Pour vous inciter à entrer dans cet ouvrage je vous propose des flashs qui m’ont aidé pour comprendre le sens aussi bien sur le fond que sur la forme de ces 150 chroniques ! Un éclairage original pour tout profane sur les sujets d’actualité qui parlent aisément à chacun d’entre nous. Des exemples : 

-      Raphaël Enthoven, dès l’avant-propos, prend en compte « le terrorisme philosophique » qui assimile l’exercice de la pensée à une logique du pire suivant en cela les thèses de Clément Rosset pour qui : « la pensée ici en œuvre a pour propos de défaire, de détruire, de dissoudre – de manière générale, de priver l’homme de tout ce dont celui-ci s’est intellectuellement muni à titre de provision et de remède en cas de malheur)

-      Raphaël Enthoven ne recule pas devant les obstacles… y compris pour tenter de comprendre le geste d’une alpiniste contrainte d’abandonner son compagnon pour sauver sa propre vie… afin d’illustrer la pensée de Nietzche « l’amour du destin ce n’est pas de se résigner mais d’y consentir ». Raphaël Enthoven fait, aussi, appel à Platon « la nature, n’a pas fait chacun de nous semblable à chacun, mais différent d’aptitudes et propre à telle ou telle fonction. » pour rendre justice à la recherche de l’excellence y compris celle de l’apprenti !

-      Dans le paragraphe « Quelle différence entre l’indépendance et l’autonomie ? », à propos de la question catalane, Raphaël Enthoven cite Spinoza : « l’homme qui est dirigé par la raison est plus libre dans la cité où il vit selon le décret commun, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui même. »

-      Abordant la question du repenti devenu démocrate, il s’appuie sur Han Slo, héros de la guerre des étoiles. Enthoven cite Camus : « il n’y a pas de honte à être heureux. Il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. »

-      -Au passage nous relevons un long « index nominum » qui recense les très nombreux personnages cités tout au long de cet ouvrage. On relève prioritairement tous les philosophes cités dans cet ouvrage. Camus arrive en premier sur 16 pages ; Rousseau : 11 pages ; Rosset : 11 ; Spinoza : 8 pages… De même on note de nombreuses références aux personnalités politiques : Mélenchon sur 13 pages ; Wauquiez : 13 pages ; Macron : 12 pages…

-      Enthoven est clair sur la laïcité : « on peut être laïc en étant celui que l’on veut. La laïcité n’est pas un don dont les traditions seraient des brins. La laïcité n’est pas une qualité. C’est une idée qui transcende toute forme de particularisme, au profit de l’humanité et du droit que nous avons de vivre, d’agir, de croire ou de ne pas croire, en conscience, et comme nous le souhaitons. » L’auteur étaie son propos dans plusieurs paragraphes mettant notamment à mal la pensée de notre président de la République sur une approche controversée « entre une laïcité d’abstention et une laïcité de confrontation » Une référence prônée par Paul Ricœur : « qui ne préfère pas une laïcité à une autre mais il redoute l’importance du domaine de la laïcité d’extension qui deviendrait une religion d’état ! »

Au final on retrouve les raisons pour lesquelles Raphaël Enthoven a réalisé ces « nouvelles morales provisoires » A la fin de l’ouvrage dans les remerciements il s’adresse à ceux qui l’ont provoqué pour réaliser ce travail :

-      « Aux victimes qui font commerce de leurs cicatrices pour dénier aux autres le droit de parler ;

-      Aux belles âmes satisfaites d’avoir de nobles intentions ;

-      Aux gens qui croient qu’il suffit d’être rigide pour être ferme ;

-      Et à tous ceux qui, par leur mauvaise foi m’ont donné non pas du fil à retordre, mais du grain à moudre… »

« Refaire le monde ou l’empêcher de se défaire ». Nous attendons avec impatience la confrontation entre Raphaël Enthoven, Alain Badiou et Adèle Van Reeth lors de la 4èmeédition de Tarbes en Philo !

 

Pour cela il convient :

-       soit d’éviter de devenir des caméléons pour se fondre dans l’anonymat (Céline) ;

-       soit de ne pas être « chosifié de son vivant » (Sartre)

6. févr., 2019

Pour les habitués des « Cafés Philos Tarbais » la lecture de cet ouvrage s’impose. Ce philosophe et sociologue, lauréat de l’Université de Yale, apporte un sang neuf au « Récit de vie » sujet abordé récemment lors de nos rencontres. Dans la foulée d’Annie Ernaux, née en 1940, femme de lettres, dont les ouvrages sont référencés en sociologie, Didier Eribon « montre la déchirure de l’ascension sociale »

De plus ce « Retour à Reims » nous prépare pour l’un de nos prochains « Café Philo » sur la conscience, « la conscience de classe » en l’occurrence.  Suite au décès de son père et des retrouvailles avec sa mère, sans pathos … il découvre, trente après, que celle-ci a repris du travail pour lui permettre de poursuivre des études… Didier Eribon est un fils spirituel de Bourdieu qu’il a connu et avec qui  il a travaillé : «  le fantasme du complot, l’idée qu’une volonté démoniaque est responsable de tout ce qui se passe dans le monde social, hante la pensée critique ».

Effectivement l’auteur fut contraint de fuir son « habitus » social, ce monde de la culture ouvrière, cette « culture du pauvre » dont il avait peur qu’elle lui colle à la peau. Traité « de pédé » par son père et son entourage… à Paris il trouvera les voies et moyens d’assumer cet état de fait. La chance aidant et pour gagner sa vie, il effectuera des piges culturelles à Libération et à l’Observateur ce qui le conduira à rencontrer Foucault, Sartre, Bourdieu et bien d’autres. « Aller à l’Université (Paris La Sorbonne) avait représenté « la voie d’un exil choisi » Ce « Retour à Reims » lui permet d’apprécier et de donner, pour lui, sens à ces « classes dominées », ces « gouvernés », ces « opprimés »… 10 ans avant le mouvement des « Gilets Jaunes » !

Du coup Didier Eribon fait œuvre de sociologue. Né en 1953, il parle de façon sensible et réaliste de la vie de ses parents, de ses frères, des séquelles morales et physiques qu’ils ont  subies dues à leur condition sociale, politique et culturelle. L’Auteur nous propose de belles pages explicatives sur les évolutions de ce monde des années 1960-1980, sous une influence politique du parti communiste. Une influence « assumée, revendiquée, proclamée… » avant l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Depuis tout cela a été violemment bousculé pour déboucher actuellement, peut-être de façon paradoxale, pour les milieux populaires sur la nouvelle défense une identité collective récupérée par l’extrême droite…. « La dignité est un sentiment fragile et incertain de lui-même : il lui faut des signes et des assurances… »

Un livre à lire. Il ne cache rien des implications intimes de l’auteur de tous les acteurs familiaux, connus, rencontrés dans ce récit attachant, y compris des étrangers comme l’écrivain américain John Edgar Widemann (né en 1941). Nous ne sommes pas dans une biographie raisonnée même si ce livre peut se lire comme un roman…  mais bien plus dans un travail de distanciation à visée universelle : « les références culturelles : littéraires, théoriques, politiques…aident à penser et à formuler ce que l’on cherche à exprimer, mais surtout elles permettent de neutraliser la charge émotionnelle qui serait sans doute trop forte s’il fallait affronter le « réel » sans cet écran ».

Claude Brette février 2019

20. nov., 2018

Cafés-Philos décembre 2018 : Pourquoi raconter sa vie ?

Témoignage d’un autodidacte qui continue à construire « une » vie à partir de pratiques sociales, culturelles… diverses et originales comme ce que nous vivons les uns les autres dans le cadre des « Cafés philos »…

« Raconter sa vie », une thématique pertinente dans ce monde complexe. Aujourd’hui comme hier « Faire sa vie n’a jamais été facile. La gagner, non plus. La comprendre, encore moins. » De plus nous sommes tous concernés de la naissance à la mort par les progrès de la science, de la biogénétique en particulier…   Cela augmente nos questionnements sur le sens de la vie...

Un clin d’œil tout d’abord à tous les conteurs qui racontent souvent un récit de vie qui  traite de la réalité « le conteur est un menteur qui dit vrai ». Souvenons-nous de cette tradition orale du monde rurale lors des soirées au coin du feu… Cet univers de l’oralité qui remonte également aux troubadours et ménestrels du Moyen-âge…

Les démarches autobiographiques orales et plus souventes écrites sont entreprises souvent pour laisser des traces pour nos successeurs, les petits enfants souvent… Mais cela peut aller plus loin avec « des écritures du moi », parfois de simples journaux pour conserver une mémoire fusse-t-elle personnelle… Les plus hardis peuvent se lancer dans des romans autobiographiques publiés à compte d’auteurs… Ces écrits peuvent également aider dans des démarches d’ordre psychanalytique…

En effet, les pratiques d’« histoires de vie » s’appuient sur différents genres d’« écritures du moi » (biographies, autobiographies, journal, mémoire, arts visuels…), afin de retrouver, de donner de la signification à des faits temporels personnels.

Quels nouveaux savoirs ces pratiques introduisent-elles ? Dans quelle mesure modifient-elles les dispositifs d’information sociale ? Que signifie enfin cette entrée progressive de la vie dans l’histoire, et de l’histoire dans la vie ?

De plus, les histoires de vie occupent une place croissante dans la recherche dépassant le cadre littéraire. Dans le champ de la Psychologie, de la Sociologie, des Sciences sociales et humaines et même de la gestion…

Du coup ces biographies raisonnées, ces pratiques évaluées, ces confrontations avec les théories universitaires entrent dans le cadre de la Recherche fondamentale et débouchent ainsi sur de nouveaux savoirs construits.

Cette valorisation et validation des savoirs, présentés sous forme de récit de vie, acquis par la vie socioprofessionnelles trouvent toute leur place dans les Sciences de l’Education : par exemple par le biais de la mise en place des systèmes de VAE  (Valorisation des Acquis de l’Expérience) développées depuis quelques années en France.

Ces approches de validation des récits de vie par le monde universitaire sont peu considérées dans notre Pays. Elles sont plus affirmées au Canada en Suisse, en Belgique ou encore, historiquement, depuis le début du XXème siècle par l’Ecole de Chicago entre autres. Une aide indiscutable qui s’inscrit dans l’Education tout au long de la vie… de l’autoformation assistée… Pour ma part j’ai eu la chance d’accéder à ce cheminement intellectuel dans les années 1980 par le biais de l’Institution du Collège Coopératif. Ceci était lié au fait que des Directeurs de Recherches, Habilités par les Ecoles doctorales de grandes universités (Sorbonne, Lyon II entre autres…), acceptaient d’encadrer des « étudiants avec un passé professionnel » pour les accompagner en maitrise, DEA et thèse… ce qui fut mon cas… Apparemment, aujourd’hui de tels parcours universitaires ne permettent plus l’accès aux thèses au mieux aux seuls DESS !

Ces validations, valorisation de nombreux récits de vie permet donc :

-       d’expliciter un projet professionnel, 

-       d’effectuer un diagnostic sur ses propres capacités en maitrisant son temps et son énergie, 

-       de donner un sens à son autoformation, 

-       d’affirmer une consistance aux savoirs acquis pour étayer de nouveaux savoirs, de nouvelles perspectives intellectuelles et professionnelles…

-       d’accéder à des cursus universitaires…

Dans cet esprit il faut saluer le travail extraordinaire réalisé par le CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers) devenu un grand établissement d’enseignement supérieuret de recherche. Fondé par un révolutionnaire, l'abbé Grégoire, à Paris le 19 vendémiaire an III   (10 octobre 1794) pour « perfectionner l'industrie nationale »Le CNAM est avec l’Ecole Polytechnique et Normale Supérieure une des trois créations de la Révolution française… de nombreux ingénieurs ont été formés par « des cours du soir » dispensés par le CNAM. Le CNAM comme toutes les institutions qui œuvrent pour la promotion individuelle et collective de tout individu de tout citoyen sont des héritiers de l'esprit des Lumières.

« Les paroles s’envolent, les écrits restent », affirme l’adage… En sélectionnant ce que l’on veut laisser à la postérité, le but est de « construire du sens », suivant de nombreux psychologues. Chemin faisant, « Raconter sa vie », à l’oral comme à l’écrit, peut permettre, aussi, de faire vivre « dans d’autres que soi »des choses jugées importantes, dignes d’être préservées…

Claude Brette novembre 2018