Billets

20. mars, 2019

 

Paris, ed. de l’Observatoire, 2019, 480 p.

Avec l’émission culte « Salut les Copains », La station radiophonique « Europe 1 » a bercé ma jeunesse, mes 20 ans.  Je ne suis plus depuis longtemps un auditeur de cette radio. Je n’ai donc pas suivi les chroniques matinales de Raphaël Enthoven ces dernières années. Par contre, j’ai assisté avec intérêt à la récente intervention de ce philosophe à Tarbes sur le thème « L’Audace de sortir de sa zone de confort » lors d’un colloque proposé par les « Femmes Chefs d’Entreprises » en septembre 2018 ! 

Dans cet ouvrage je retrouve aisément le philosophe qui appréhende le quotidien, qui replace « les choses de la vie » dans le temps long ! Du coup la lecture des chroniques présentées pour illustrer ces « nouvelles morales provisoires » rappelle les débats des Cafés Philo. Sous l’impulsion de notre philosophe local, Francis Sylvestre, nous observons l’actualité dans le temps long à l’aide des regards de l’histoire des idées portées par des philosophes depuis la nuit des temps ! Comme l’indique Raphaël Enthoven dans son avant-propos : « nous luttons justement pour des nuances, dit Camus, mais des nuances qui ont l’importance de l’homme même. »

Pour vous inciter à entrer dans cet ouvrage je vous propose des flashs qui m’ont aidé pour comprendre le sens aussi bien sur le fond que sur la forme de ces 150 chroniques ! Un éclairage original pour tout profane sur les sujets d’actualité qui parlent aisément à chacun d’entre nous. Des exemples : 

-      Raphaël Enthoven, dès l’avant-propos, prend en compte « le terrorisme philosophique » qui assimile l’exercice de la pensée à une logique du pire suivant en cela les thèses de Clément Rosset pour qui : « la pensée ici en œuvre a pour propos de défaire, de détruire, de dissoudre – de manière générale, de priver l’homme de tout ce dont celui-ci s’est intellectuellement muni à titre de provision et de remède en cas de malheur)

-      Raphaël Enthoven ne recule pas devant les obstacles… y compris pour tenter de comprendre le geste d’une alpiniste contrainte d’abandonner son compagnon pour sauver sa propre vie… afin d’illustrer la pensée de Nietzche « l’amour du destin ce n’est pas de se résigner mais d’y consentir ». Raphaël Enthoven fait, aussi, appel à Platon « la nature, n’a pas fait chacun de nous semblable à chacun, mais différent d’aptitudes et propre à telle ou telle fonction. » pour rendre justice à la recherche de l’excellence y compris celle de l’apprenti !

-      Dans le paragraphe « Quelle différence entre l’indépendance et l’autonomie ? », à propos de la question catalane, Raphaël Enthoven cite Spinoza : « l’homme qui est dirigé par la raison est plus libre dans la cité où il vit selon le décret commun, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui même. »

-      Abordant la question du repenti devenu démocrate, il s’appuie sur Han Slo, héros de la guerre des étoiles. Enthoven cite Camus : « il n’y a pas de honte à être heureux. Il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. »

-      -Au passage nous relevons un long « index nominum » qui recense les très nombreux personnages cités tout au long de cet ouvrage. On relève prioritairement tous les philosophes cités dans cet ouvrage. Camus arrive en premier sur 16 pages ; Rousseau : 11 pages ; Rosset : 11 ; Spinoza : 8 pages… De même on note de nombreuses références aux personnalités politiques : Mélenchon sur 13 pages ; Wauquiez : 13 pages ; Macron : 12 pages…

-      Enthoven est clair sur la laïcité : « on peut être laïc en étant celui que l’on veut. La laïcité n’est pas un don dont les traditions seraient des brins. La laïcité n’est pas une qualité. C’est une idée qui transcende toute forme de particularisme, au profit de l’humanité et du droit que nous avons de vivre, d’agir, de croire ou de ne pas croire, en conscience, et comme nous le souhaitons. » L’auteur étaie son propos dans plusieurs paragraphes mettant notamment à mal la pensée de notre président de la République sur une approche controversée « entre une laïcité d’abstention et une laïcité de confrontation » Une référence prônée par Paul Ricœur : « qui ne préfère pas une laïcité à une autre mais il redoute l’importance du domaine de la laïcité d’extension qui deviendrait une religion d’état ! »

Au final on retrouve les raisons pour lesquelles Raphaël Enthoven a réalisé ces « nouvelles morales provisoires » A la fin de l’ouvrage dans les remerciements il s’adresse à ceux qui l’ont provoqué pour réaliser ce travail :

-      « Aux victimes qui font commerce de leurs cicatrices pour dénier aux autres le droit de parler ;

-      Aux belles âmes satisfaites d’avoir de nobles intentions ;

-      Aux gens qui croient qu’il suffit d’être rigide pour être ferme ;

-      Et à tous ceux qui, par leur mauvaise foi m’ont donné non pas du fil à retordre, mais du grain à moudre… »

« Refaire le monde ou l’empêcher de se défaire ». Nous attendons avec impatience la confrontation entre Raphaël Enthoven, Alain Badiou et Adèle Van Reeth lors de la 4èmeédition de Tarbes en Philo !

 

Pour cela il convient :

-       soit d’éviter de devenir des caméléons pour se fondre dans l’anonymat (Céline) ;

-       soit de ne pas être « chosifié de son vivant » (Sartre)

6. févr., 2019

Pour les habitués des « Cafés Philos Tarbais » la lecture de cet ouvrage s’impose. Ce philosophe et sociologue, lauréat de l’Université de Yale, apporte un sang neuf au « Récit de vie » sujet abordé récemment lors de nos rencontres. Dans la foulée d’Annie Ernaux, née en 1940, femme de lettres, dont les ouvrages sont référencés en sociologie, Didier Eribon « montre la déchirure de l’ascension sociale »

De plus ce « Retour à Reims » nous prépare pour l’un de nos prochains « Café Philo » sur la conscience, « la conscience de classe » en l’occurrence.  Suite au décès de son père et des retrouvailles avec sa mère, sans pathos … il découvre, trente après, que celle-ci a repris du travail pour lui permettre de poursuivre des études… Didier Eribon est un fils spirituel de Bourdieu qu’il a connu et avec qui  il a travaillé : «  le fantasme du complot, l’idée qu’une volonté démoniaque est responsable de tout ce qui se passe dans le monde social, hante la pensée critique ».

Effectivement l’auteur fut contraint de fuir son « habitus » social, ce monde de la culture ouvrière, cette « culture du pauvre » dont il avait peur qu’elle lui colle à la peau. Traité « de pédé » par son père et son entourage… à Paris il trouvera les voies et moyens d’assumer cet état de fait. La chance aidant et pour gagner sa vie, il effectuera des piges culturelles à Libération et à l’Observateur ce qui le conduira à rencontrer Foucault, Sartre, Bourdieu et bien d’autres. « Aller à l’Université (Paris La Sorbonne) avait représenté « la voie d’un exil choisi » Ce « Retour à Reims » lui permet d’apprécier et de donner, pour lui, sens à ces « classes dominées », ces « gouvernés », ces « opprimés »… 10 ans avant le mouvement des « Gilets Jaunes » !

Du coup Didier Eribon fait œuvre de sociologue. Né en 1953, il parle de façon sensible et réaliste de la vie de ses parents, de ses frères, des séquelles morales et physiques qu’ils ont  subies dues à leur condition sociale, politique et culturelle. L’Auteur nous propose de belles pages explicatives sur les évolutions de ce monde des années 1960-1980, sous une influence politique du parti communiste. Une influence « assumée, revendiquée, proclamée… » avant l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Depuis tout cela a été violemment bousculé pour déboucher actuellement, peut-être de façon paradoxale, pour les milieux populaires sur la nouvelle défense une identité collective récupérée par l’extrême droite…. « La dignité est un sentiment fragile et incertain de lui-même : il lui faut des signes et des assurances… »

Un livre à lire. Il ne cache rien des implications intimes de l’auteur de tous les acteurs familiaux, connus, rencontrés dans ce récit attachant, y compris des étrangers comme l’écrivain américain John Edgar Widemann (né en 1941). Nous ne sommes pas dans une biographie raisonnée même si ce livre peut se lire comme un roman…  mais bien plus dans un travail de distanciation à visée universelle : « les références culturelles : littéraires, théoriques, politiques…aident à penser et à formuler ce que l’on cherche à exprimer, mais surtout elles permettent de neutraliser la charge émotionnelle qui serait sans doute trop forte s’il fallait affronter le « réel » sans cet écran ».

Claude Brette février 2019

20. nov., 2018

Cafés-Philos décembre 2018 : Pourquoi raconter sa vie ?

Témoignage d’un autodidacte qui continue à construire « une » vie à partir de pratiques sociales, culturelles… diverses et originales comme ce que nous vivons les uns les autres dans le cadre des « Cafés philos »…

« Raconter sa vie », une thématique pertinente dans ce monde complexe. Aujourd’hui comme hier « Faire sa vie n’a jamais été facile. La gagner, non plus. La comprendre, encore moins. » De plus nous sommes tous concernés de la naissance à la mort par les progrès de la science, de la biogénétique en particulier…   Cela augmente nos questionnements sur le sens de la vie...

Un clin d’œil tout d’abord à tous les conteurs qui racontent souvent un récit de vie qui  traite de la réalité « le conteur est un menteur qui dit vrai ». Souvenons-nous de cette tradition orale du monde rurale lors des soirées au coin du feu… Cet univers de l’oralité qui remonte également aux troubadours et ménestrels du Moyen-âge…

Les démarches autobiographiques orales et plus souventes écrites sont entreprises souvent pour laisser des traces pour nos successeurs, les petits enfants souvent… Mais cela peut aller plus loin avec « des écritures du moi », parfois de simples journaux pour conserver une mémoire fusse-t-elle personnelle… Les plus hardis peuvent se lancer dans des romans autobiographiques publiés à compte d’auteurs… Ces écrits peuvent également aider dans des démarches d’ordre psychanalytique…

En effet, les pratiques d’« histoires de vie » s’appuient sur différents genres d’« écritures du moi » (biographies, autobiographies, journal, mémoire, arts visuels…), afin de retrouver, de donner de la signification à des faits temporels personnels.

Quels nouveaux savoirs ces pratiques introduisent-elles ? Dans quelle mesure modifient-elles les dispositifs d’information sociale ? Que signifie enfin cette entrée progressive de la vie dans l’histoire, et de l’histoire dans la vie ?

De plus, les histoires de vie occupent une place croissante dans la recherche dépassant le cadre littéraire. Dans le champ de la Psychologie, de la Sociologie, des Sciences sociales et humaines et même de la gestion…

Du coup ces biographies raisonnées, ces pratiques évaluées, ces confrontations avec les théories universitaires entrent dans le cadre de la Recherche fondamentale et débouchent ainsi sur de nouveaux savoirs construits.

Cette valorisation et validation des savoirs, présentés sous forme de récit de vie, acquis par la vie socioprofessionnelles trouvent toute leur place dans les Sciences de l’Education : par exemple par le biais de la mise en place des systèmes de VAE  (Valorisation des Acquis de l’Expérience) développées depuis quelques années en France.

Ces approches de validation des récits de vie par le monde universitaire sont peu considérées dans notre Pays. Elles sont plus affirmées au Canada en Suisse, en Belgique ou encore, historiquement, depuis le début du XXème siècle par l’Ecole de Chicago entre autres. Une aide indiscutable qui s’inscrit dans l’Education tout au long de la vie… de l’autoformation assistée… Pour ma part j’ai eu la chance d’accéder à ce cheminement intellectuel dans les années 1980 par le biais de l’Institution du Collège Coopératif. Ceci était lié au fait que des Directeurs de Recherches, Habilités par les Ecoles doctorales de grandes universités (Sorbonne, Lyon II entre autres…), acceptaient d’encadrer des « étudiants avec un passé professionnel » pour les accompagner en maitrise, DEA et thèse… ce qui fut mon cas… Apparemment, aujourd’hui de tels parcours universitaires ne permettent plus l’accès aux thèses au mieux aux seuls DESS !

Ces validations, valorisation de nombreux récits de vie permet donc :

-       d’expliciter un projet professionnel, 

-       d’effectuer un diagnostic sur ses propres capacités en maitrisant son temps et son énergie, 

-       de donner un sens à son autoformation, 

-       d’affirmer une consistance aux savoirs acquis pour étayer de nouveaux savoirs, de nouvelles perspectives intellectuelles et professionnelles…

-       d’accéder à des cursus universitaires…

Dans cet esprit il faut saluer le travail extraordinaire réalisé par le CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers) devenu un grand établissement d’enseignement supérieuret de recherche. Fondé par un révolutionnaire, l'abbé Grégoire, à Paris le 19 vendémiaire an III   (10 octobre 1794) pour « perfectionner l'industrie nationale »Le CNAM est avec l’Ecole Polytechnique et Normale Supérieure une des trois créations de la Révolution française… de nombreux ingénieurs ont été formés par « des cours du soir » dispensés par le CNAM. Le CNAM comme toutes les institutions qui œuvrent pour la promotion individuelle et collective de tout individu de tout citoyen sont des héritiers de l'esprit des Lumières.

« Les paroles s’envolent, les écrits restent », affirme l’adage… En sélectionnant ce que l’on veut laisser à la postérité, le but est de « construire du sens », suivant de nombreux psychologues. Chemin faisant, « Raconter sa vie », à l’oral comme à l’écrit, peut permettre, aussi, de faire vivre « dans d’autres que soi »des choses jugées importantes, dignes d’être préservées…

Claude Brette novembre 2018

24. oct., 2018

Le miracle Spinoza

Frédéric Lenoir, Paris, Fayard, novembre 2017, 282p

 

Frédéric Lenoir est né en 1962. Docteur en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Ecrivain prolixe, auteur d’ouvrages réputés, il estCofondateur, en septembre 2016, de la Fondation SEVE (Savoir Etre et Vivre Ensemble), sous l'égide de la Fondation de France. Une institution qui contribue à former des éducateurs d’ateliers de philosophie et de méditation notamment dans les écoles. Cette fondation se donne également pour volonté de fédérer des projets qui ont un impact sur le savoir-être et le vivre ensemble. Pour information, dans cette institution, nous y retrouvons Boris Cyrulnik mais aussi Jean-Charles Pettier et Michel Tozzi qui sont des philosophes très présents dans le cadre des journées « Tarbes en Philo »

 

Baruch Spinoza (1632-1677) est contemporain du peintre Johannes Vermeer (1632- 1675). D’entrée de jeu Frédéric Lenoir précise que ces deux génies néerlandais ont été reconnues seulement deux siècles après leur décès ; depuis « leur influence est devenue planétaire ». La Haye, Amsterdam étaient à l’époque des villes favorables aux penseurs, par exemple, René Descartes (1596-1650) sera publié en néerlandais !

 

Dans une première partie de l’ouvrage l’auteur effectue une biographie de Spinoza avec un parallèle étonnant car ce philosophe était, aussi, polisseur de verres « je trouve toutefois émouvant de penser que cet homme a consacré ses journées en somme à aiguiser des verres pour l’acuité visuelle et à aiguiser la pensée pour l’acuité de l’esprit humain »

 

Dans les années 1650 Spinoza s’intéresse à la Politique. Depuis 1581, les Provinces unies des Pays Bas fonctionnent sous forme de République. Gouvernées depuis 1653 par un libéral éclairé, Jehan de Witt (1653-1672), ces provinces unies doivent faire face aux modèles de monarchie anglaise de nature calviniste et surtout à la très catholique monarchie française pilotée par Louis XIV (1653-1715). Spinoza n’hésite pas à s’engager dans une lecture critique de la bible. A partir de ces études il va rapidement promouvoir la liberté de penser. Pour vaincre ses préjugés il va  se lancer dans une méthode d’interprétation des livres saints, «  sa parfaite connaissance de l’hébreu biblique, mais aussi de l’araméen, du grec et du latin pour le nouveau testament, comme sa longue fréquentation des historiens de l’antiquité, notamment Flavius Josèphe favorisent évidemment cette immense entreprise ». Ces analyses critiques illustre cette pensée Spinoziste « ne pas de moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre. »  De même pour lui, la théologie  n’est pas au service de la raison (mais de la foi), ni la raison au service de la théologie. » L’une et l’autre ont leurs royaumes propres : la raison celui de la vérité de la sagesse, la théologie celui de la ferveur croyante et de la soumission. » Ces affirmations entraineront  les foudres des religieux orthodoxes juifs, catholiques et même protestants à son encontre.

 

Frédéric Lenoir effectue une lecture critique de l’ouvrage essentiel de Spinoza publié après sa mort et aussitôt condamné. Ce livre écrit en latin est difficile d’accès. La traduction du titre en français « L’Éthique démontrée suivant l'ordre des géomètres ». Frédéric Lenoir précise : « après avoir élaboré une conception moniste (unité indivisible de l’être) de dieu, Spinoza établit dans la foulée une conception moniste de l’être humain, tout aussi révolutionnaire». Ce n’est qu’autour des années 1930 que l’on appréciera le travail philosophique de Spinoza, qui sera considéré, alors, comme l’un des précurseurs du siècle des Lumières. Dans cet ouvrage, pour démontrer ce qu’est l’éthique, Spinoza fait appel à la raison. On ne peut dépasser ce stade imparfait de la connaissance qu’est la représentation imaginative et partielle, d’un fait d’une idée… que grâce au développement de la raison qui s’appuie sur les « notions communes à tous les hommes, car tous les corps ont en commun certaines choses qui doivent être perçues par tous de façon adéquate autrement dit de façon claire et distincte ».

 

Frédéric Lenoir conclut son ouvrage avec les propos d’un autre philosophe, André Comte Sponville : « Il ya plusieurs demeures dans la maison du philosophe et celle de Spinoza reste à mes yeux la plus belle, la plus haute, la plus vaste… » Lorsque l’on sait que Comte Sponville a publié un livre en 2017 intitulé : « c’est chose tendre que la vie… » on comprend aisément que Frédéric Lenoir soit également devenu un « spinoziste » pour « apprendre à sélectionner les rencontres pour favoriser les bonnes et éviter les mauvaises ». En effet, Spinoza nous invite à nous « appuyer sur ce qui nous met dans la joie, nous fait grandir, nous rend heureux, pour nous engager de plus en plus sur les chemins de la sagesse, qui nous conduira de joie en joie, vers la béatitude et la liberté. »

 

Plus que jamais, suite à la lecture de cet ouvrage, je réitère mes modestes ambitions : apprendre sans cesse et faire partager mes coups de cœur en prenant de plus en plus conscience des connaissances qui me manquent… De plus Frédéric Lenoir effectue, lui-même, une étude critique des analyses philosophiques contenues dans son ouvrage en ayant conscience de la grandeur et des limites du spinoziste. Pour cela Frédéric Lenoir cite les détracteurs de la pensée de Spinoza. Par exemple, pour Luc Ferry l’entreprise Spinoziste est délirante… 

 

L’auteur du « miracle Spinoza » n’hésite pas à proposer en postface un échange sérieux et contradictoire avec Robert Misrahi né en 1926, philosophe français considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de Spinoza. De plus Frédéric Lenoir souligne l’aide de Robert Guilani, épistémologue  philosophe, qui s’inscrit dans la lignée d’Epicure et Spinoza. Celui-ci l’a aidé à mieux appréhender les nuances nécessaires pour rédiger un tel ouvrage.

 

Spinoza nous invite au travail comme le rappelle Frédéric Lenoir citant les dernières lignes de l’Ethique : « Si il est vrai, la voie(vers la sagesse et la liberté…) que je viens d’indiquer parait très ardue, on peut cependant la trouver. Et cela certes doit être ardu, ce qui se trouve si rarement. Car comment cela serait-il possible, si le salut était à notre portée, et qu’on pût la trouver sans peine, et qu’il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare.»

24. oct., 2018

André Comte-Sponville, « C’est chose tendre que la vie…. »

Entretiens avec François L’Yonnet, Paris, le livre de poche, 2017 (première publication 2015), 576p.

Comme pour les soirées « Cafés Philo », basées sur des échanges oraux, pilotées par un philosophe remarquable Francis Sylvestre, j’ai obtenu le même enrichissement intellectuel en plongeant dans la lecture de cet ouvrage conséquent. André Comte Sponville fait œuvre de pédagogie et nous entraine comme notre ami Sylvestre sur les chemins de la philosophie avec dextérité, d’une époque à une autre, en n’oubliant aucun des fondamentaux… L’un comme l’autre nous oblige l’auditeur, le lecteur, à travailler sans relâche… Le texte proposé ici n’est pas un compte-rendu de l’ouvrage mais bien plus une invitation à le lire et même à le conserver car il nous permet de recaler nos références philosophiques à tout moment…

Je me sens très proche d’André Comte Sponville né en 1952… De 8 ans mon cadet, j‘ai eu l’impression d’avoir vécu une histoire parallèle, lui du côté de la culture cultivée, de la confrontation  intellectuelle, et, en ce qui me concerne, du côté de la culture populaire de la confrontation des pratiques socioprofessionnelles… Je me considère souvent comme « un braconnier du savoir » qui a éprouvé par une entrée très tardive à l’Université et qui éprouve toujours le besoin constant d’apprendre, de valider de valoriser de bien maigres acquis… pour rattraper le temps perdu…  André Comte Sponville me stimule et m’invite à faire partager cet enthousiasme.

J’ai lu les Essais de Montaigne très jeune et j’avoue n’avoir pas tout compris et pourtant… il me semble qu’il a marqué, qu’il marque toute ma vie car il m’a permis d’être curieux pour m’indigner et surtout m’émerveiller. Pour être à la mode, dans les années 1970, je me suis « imprégné » de Sartre, là aussi par curiosité, sans tout capter. Quelle joie de constater que dans ce livre Comte Sponville « magnifie » Montaigne et réhabilite Sartre. Montaigne « auteur imprémidité et fortuit » précise …« Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie (en imagination)…  Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne…. » Il se contentait de vivre (A propos…) Alors que pour Sartre « l’histoire de toute vie est un échec ». En conséquence devant ce dilemme Comte-Sponville choisit : Vivre suffit », « Travailler suffit » car au final paraphrasant Montaigne : «  C’est chose tendre que la vie ! » d’où le titre de cet ouvrage !

« Nulle main nous dirige, nul œil ne voit pour nous ; le gouvernail est brisé depuis longtemps, ou plutôt il n’y en a jamais eu, il est à faire : c’est une grande tâche et c’est notre tâche». André Comte-Sponville cite ce passage d’un professeur de philosophie libertaire, mort à 33 ans, Jean-Marie Guyau (1854-1888). Cette pensée coïncide avec les réflexions continues de l’autodidacte que je suis et de mon envie de partager les quelques connaissances acquises au fil du temps…

En lisant cet ouvrage éminemment pédagogique on comprend aisément qu’André Comte-Sponville se veut « un passeur » plus qu’un vulgarisateur et il s’en explique : « On me reconnait souvent la qualité « de passeur ». Tant mieux. Mais ce n’est pas l’essentiel de mon travail ! Que j’aie pu aider certains à comprendre Platon ou Aristote, Epicure ou Epictète, Spinoza ou Kant ou à se faire une idée de leur importance j’en suis heureux. »

Pour l’auteur de cet ouvrage, Montaigne reste omniprésent « car comme « les abeilles pillonnent (butinent) deçà de là les fleurs, mais elles en font après le miel qui est tout le leur». Comte-Sponville ajoute la nécessité de la prise en compte du temps long : « c’est faire entrer la longue durée de l’esprit dans le travail actuel de la pensée. C’est le contraire du présentéisme » de la quête perpétuelle de la nouveauté, qui ont fait tant de tort à notre vie intellectuelle et artistique. »Epicure, Montaigne et Spinoza sont au panthéon du philosophe. Plus surprenant André Comte-Sponville accorde beaucoup d’importance à Marx et Freud. « La dessus, je reste fidèle à Marx autant qu’à Adam Smith et à Spinoza autant qu’à Holbach ou Helvétius. « L’Intérêt, ce n’est pas le diable ! C’est à la fois ce qui nous meut individuellement, et ce qui, socialement nous rend mutuellement dépendants les uns des autres, donc au moins partiellement solidaires, de ce qui nous ‘rassemble’ » ou comme dit Hannah  Arendt, nous empêche de « tomber les uns sur les autres ». Pour ce qui concerne Freud, Comte-Sponville fait partager une découverte simple suite à la lecture de ses travaux : «  Or Freud m’expliquait que ce que j’avais vécu comme un drame singulier, unique, presque héroïque, était en  en vérité d’une confondante banalité. »

Au passage André Comte Sponville apprécie et réhabilite Michel Onfray à mes yeux entre autres, pour ses qualités de travailleur, sa sincérité, son courage et son talent… En même temps il comprend ses détracteurs car cet auteur se veut polémiste, parfois faisant preuve de haine…Comte-Sponville fait état de longs échanges, engueulades pour au final Lorsque le livre sur Freud de Michel Onfray parut : « à m’interdire, en tout cas, d’associer mes critiques à celles souvent si violentes dont il fut alors l’objet »

On s’en doute cet ouvrage est truffé de références et d’apports multiples de tous les philosophes qui comptent y compris dans des approches épistémologiques. Comte-Sponville n’est pas irrévérencieux et accepte les contradictions, reconnait ses méconnaissances. Ce dossier philosophique est articulé autour de trois piliers qui sont pour l’auteur les supports des débats qu’ils suscitent et acceptent. Une ossature qui plait à l’autodidacte que je suis. :

-       « Je suis matérialiste comme Epicure, 

-       rationaliste comme Spinoza, 

-       humaniste comme Montaigne ! ». 

Comte Sponville ajoute la philosophie se fait avec des mots (par des discours et des raisonnements » disait Epicure) et précise : la philosophie est une pratique théorique (mais non scientifique) qui a le tout pour objet, la raison pour moyen, et la sagesse pour but ».C’est sans doute cette philosophie que nous pratiquons tous les premiers lundis de chaque mois aux Cafés Philos ! Ou, pour reprendre une allégorie empruntée à Althusser « à tordre le bâton dans l’autre sens »… Une façon d’atteindre le fond et remonter le chemin de la raison pour atteindre une forme de sagesse au-delà des espérances religieuses, politiques, des espérances spiritualistes orientales… De plus, Comte-Sponville estime « On ne va pas regretter d’être mieux informés qu’on ne l’a jamais été et plus rapidement de ce qui se passe dans le monde ! Montaigne ou Spinoza auraient adoré ça ! »

De belles pages, plus compliquées pour le profane sur la morale et l’éthique et, en même temps, pertinentes pour appréhender notre monde contemporain : « les gens polis et vertueux sont plus facile à aimer que les autres, et ordinairement plus aimant »… Comte-Sponville cite là encore Spinoza : « Nous nous efforcerons à rien, ne voulons, n’appétons ni ne désirons aucune chose parce que nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons. »

Montaigne encore lui a inventé un genre indissociablement littéraire et philosophique, une ode à l’humanisme reprise à sa façon par Comte-Sponville  « l’Humanité n’est pas une essence toute faite ; elle est à la fois une histoire (qui nous fait) et une valeur (qui reste à chaque instant et pour chacun d’entre nous à faire). Pas seulement une espèce (homo sapiens) mais aussi une vertu (le contraire de l’inhumanité), un humanisme pratique plutôt que spéculatif, et moral plutôt que religieux… » 

En conclusion on trouve  une bibliographie concernant toutes les publications d’André Comte-Sponville dont certaines sont abordées dans l’ouvrage. De plus un index impressionnant des noms cités, d’Abraham à Zola, très utile pour approfondir tels ou tels apports proposés par le philosophe tout au long de ce travail impressionnant !

Une proposition pour le lecteur afin d’entrer au mieux dans ce dossier qui fait apparaître « une pensée forte associée aux traits d’une personnalité hors du commun »Elsa Godart (née en 1978), jeune philosophe, psychanalyste et essayiste…

Lorsque l’on a lu les trois premiers chapitres « Devenir philosophe », « Quelle philosophie » « Quelques maîtres » on peut se lancer selon son envie sur les autres chapitres : « Qui parle de bonheur ? », « Civilisations », « Politique », « l’Art », « La morale et l’éthique », « L’éternité parfois » afin d’atteindre le chapitre final : « Philosopher aujourd’hui »

Claude Brette octobre 2018

Diplômé des Hautes Etudes en Pratiques Sociales

Docteur en Sciences de l’Education