Billets de Claude

13. avr., 2018

 

Tarbes en Philo : « La Vie… C’est chose tendre que la vie » 7 avril 2018

 

Un grand moment de partages, d’acquisitions de connaissances et d’interrogations philosophiques pour fortifier les principes et les valeurs qui fondent notre vie personnelle, notre vie démocratique et républicaine pour le moins… Je vous propose, ci après, le récit vécu pendant cette journée qui restera gravée dans ma mémoire. Pour illustrer cette notion de récit, j’articule mon propos sur la proposition théorique concernant cette notion évoquée par Boris Cyrulnik (voir le compte-rendu qui suit) 

 

Point de vue et interprétation… Intervention d'Adèle Van Reeth 

 

« Une intervention lumineuse, claire, compréhensible » aux dires mêmes de Boris Cyrulnik rencontré fortuitement le lendemain dans la rue Foch !

La veille lors de l’émission TV « Livres et Vous ». sur LCP animée par Adèle Van Reeth, j’avais apprécié la façon dont elle avait « dynamisé », philosophiquement les propos de Patrick Grainville, tout récent membre de l’Académie Française et ceux de l’ancien premier ministre Emmanuel Vals. J’ai donc constaté, une nouvelle fois, cette même présence, avenante et compétente, sur les planches du Théâtre des Nouveautés.

Adèle Van Reeth nous invite à prendre les chemins de la philosophie sur le thème de la Vie en s’appuyant sur la littérature. D’emblée la conférencière débute son propos en lisant un long texte de Romain Gary. Un exemple, selon elle, pour évoquer avec lucidité l’essence de la vie. Romain Gary fut un personnage complexe, présent au monde (aviateur, résistant, diplomate…), qui a fait le choix de mettre fin à ses jours… Comment parle-t-on de sa vie ? Comment analyse-t-on les malentendus qui secouent chaque vie ? Dans sa conclusion Adèle Van Reeth fait appel au poète et chanteur Jacques Higelin qui vient de nous quitter. Oui, nous demandons beaucoup à la vie pour dominer l’absurdité de l’existence !

Dans le récit philosophique qu’elle met en scène pour l’auditoire, Adèle Van Reeth croise toujours la littérature et la philosophie. Elle fait appel à Bergson pour constamment apprendre à décoller les étiquettes qui nous collent à la peau, qui collent à la peau des autres…

Une approche pédagogique en trois points : dans un premier temps, l’être humain constate qu’il est unique, même si au départ, la vie biologique repose sur le même substrat que la vie végétale et la vie animale ; puis très rapidement, l’Homme est confronté à un débat éthique pour, suivant Camus, apprendre à argumenter son rapport à la vie ; au final, la philosophie prend force et vigueur car l’homme est seul capable de retour sur lui-même…

L’intérêt d’un tel exposé repose également, pour le profane, sur la découverte de nouveaux philosophes tels que Clément Rosset (1939 -2018). Adèle Van Reeth nous rappelle, chemin faisant, les vertus des textes qui survivent à leur auteur. Cela nous aide, dit-elle, à saisir les choses dans leur simplicité… La culture du paradoxe, une nécessité. Clément Rosset, semble-t-il, fut un chantre de l’ivresse. Pour saisir la singularité des choses ne faut-il pas voir double, être ivre au sens propre du terme ? Nous rejoignons la personnalité complexe de Romain Gary, Emile Ajar ou celle de Fernando Pessoaqui a écrit en langue portugaise, anglaise et même en français… sous différents hétéronymes (Alberto Caeiro, Alvaro de Campo et beaucoup d’autres)  « celui qui était personne et multitude… » Adèle avait longuement évoqué cet auteur l’année dernière. Je ne résiste pas à citer à nouveau cet extrait d’un poème de cet auteur découvert suite l’intervention d’AdèleVan Reeth l’année dernière : 

« Je sais éprouver l’ébahissement ; de l’enfant, qui, dès sa naissance ; s’aviserait qu’il est né vraiment ; je me sent né à chaque instant ; à l’éternelle nouveauté du Monde »

A partir de ces constats Adèle Van Reeth nous propose un « hymne à la joie » car c’est sans doute la meilleure façon de maitriser le tragique de la vie, car

- Personne ne demande à être là et pour autant nous devons composer avec…

- Nous sommes face à une certitude : nous allons tous mourir…

- Dans un tel contexte personne nous dit quoi faire… ni les médecins, ni les gourous, ni les philosophes… Pour tout un chacun, peut-être une approche métaphysique qui nous dépasse ?

Adèle Van Reeth nous rappelle l’œuvre de Camus. Je me permets de citer ces dernières lignes du Mythe de Sisyphe publié en 1942 qui illustre bien, de mon point de vue, les propos tenus ce jour par la Philosophe « Je laisse Sisyphe au bas de la montagne. On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui parait ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » 

Adèle Van Reeth conclue «  Je me suis bien amusé, merci et au revoir ! », Merci Madame pour cette approche philosophique stimulante ! Les chemins de la philosophie nous obligent à poursuivre notre quête. Nous vous attendons l’année prochaine pour poursuivre individuellement et collectivement notre chemin !

 

 

Point de vue et interprétation…Intervention de Boris Cyrulnik

« Le sentiment de soi »

 

 Au final, Boris Cyrulnik propose une piste pour des recherches en devenir « la  Psychothérapie de Dieu nous aide à affronter les souffrances et à mieux profiter du simple bonheur d’être. ». C’était la conclusion du compte-rendu effectué récemment à propos du dernier ouvrage de Boris Cyrulnik « Psychothérapie de Dieu »

 

Voir et entendre Boris Cyrulnik en direct est un vrai bonheur. Les 600 « spectateurs » du Théâtre des Nouveautés en sont convaincus. Un discours compréhensible par tous et pour tous ! Les grèves en cours ont permis, « heureusement ? », à Boris Cyrulnik de découvrir Tarbes. Un homme affable très à l’écoute. Je fus témoin de la qualité de celle-ci suite à l’interpellation d’un jeune homme à la terrasse d’un café !

 

Difficile de « rapporter » un compte-rendu de ce récit brillant, dense, illustré, plein d’humour… Comme ce fut le cas avec l’intervention d’Adèle Van Reeth, nous fumes captivés par des récits de vie et en vie !

Lors de la présentation de son plan Boris Cyrulnik a développé cette notion de récit suivant cinq axes :

-       récit préverbal

-       récit solitaire

-       récit partagé

-       récit collectif

-       récit technologique

Cette présentation nous a donc permis de mieux situer les propos du conférencier sachant qu’il a abordé de façon plus ou moins approfondie chacune de ces étapes. Cette approche par le récit n’empêche pas Boris Cyrulnik d’insister constamment sur la nécessité de faire appel à la science. Naturellement, ajoute-t-il, pour mieux comprendre un phénomène nous sommes contraints de réduire l’objet de la recherche. Il faut constamment rendre observable l’invisible… Suite à une question sur un sujet sensible, l’autisme, Boris Cyrulnik a précisé cette démarche scientifique En matière d’autisme, pour lui, des erreurs ont été commises par des approches d’ordre psychosociologiques trop idéologiques. Le neuropsychiatre estime que les recherches en cours qui répondent à des critères scientifiques plus rigoureux, fussent-ils pluridisciplinaires, doivent permettre d’avancer Ajoutant non sans malice la méfiance, le doute du scientifique… « Moins on comprend plus on explique »

 

Boris Cyrulnik est devenu un incontestable spécialiste du récit préverbal. Aujourd’hui il vit avec ce « récit auquel il croit » suivant sa formule… Le scientifique soucieux d’assurer une vulgarisation sérieuse a étayé ses propos à l’aide de diapositives y compris une diapo sur le cerveau… Comme tout chercheur il poursuit sa quête et confrontent ses travaux avec d’autres chercheurs du monde entier. Pour lui « le partage du savoir est le premier pas vers la démocratie » Du coup Boris Cyrulnik reste toujours l’esprit en éveil pour s’émerveiller et s’indigner sur la magie proposée par la communication, l’apport des nouvelles technologies qui précisent selon lui, une face du réel. En même temps,ajoute-t-il ces outils peuvent être aussi « des boites à ordures… » Très méfiant sur le conformisme qui modélise il rappelle que chacun d’entre nous vit dans un réseau de vérités différentes. En conséquence il est absurde de redouter la mort car ce qui est important c’est ce que l’on est quand on est vivant !

Pour illustrer ce propos, lors de notre tête à tête, il m’a invité à me méfier de Wikipédia. Des « malveillants » tentent constamment de polluer les informations données par lui-même et son équipe !

 

Il rejoint Adèle Van Reeth pour convoquer les écrivains qui sont pour lui bien souvent des innovateurs singulièrement sur l’analyse du tragique pour donner sens à la vie (Victor Hugo, Charles Dickens…) Boris Cyrulnik évoque l’œuvre et la personnalité de Georges Perec et singulièrement de son œuvre « la Disparition ». Les thèmes de la disparition et du manque liés aux effets de la shoah sur la famille de Georges Perec induisent ce roman de 300 pages où l’auteur n’utilise pas la lettre e. Pour Boris Cyrulnik,ce sont ces e manquants qui symbolisent la disparition douloureuse des parents de Georges Perec.

Chacun d’entre nous peut se reporter aux travaux de Boris Cyrulnik sur l’attachement, la résilience… Cet éternel chercheur est avant tout un neuropsychiatre humaniste qui intègre des données biologiques, affectives, psychologiques, sociales et culturelles…

 

Difficile de conclure ce récit destiné aux présents au théâtre des Nouveautés ce jour là mais aussi aux absents, à toutes et tous celles et ceux qui auraient souhaité participer à ces conférences! Je propose donc « mon » récit de cette journée, récit qui doit être confronté aux récits de celles et ceux qui ont vécu cette journée. Nous avons bien compris que pour Adèle Van Reeth comme pour Boris Cyrulnik leur propre récit est en constante évolution et qu’il se construit aussi avec les interactions même n verbales avec les participants du jour ! Bien sur cette contribution est une invitation à lire les travaux produits de ces deux personnalités hors norme !

 

 

 

Compte-rendu sommaire : Atelier « le soin… Agir pour la vie »

Animation Claude Brette, intervenants :

Thérèse Laurens, professeur de philosophie, 

Frédéric Boniface, Frédéric Gelber, André Layous, médecins.

 

Ce sont près de 80 personnes qui se sont « pressés » dans la salle « le luciole » au Pari pendant 1h30, montre en main. Un débat « musclé » avec une participation active de nombre des présents. Le soin est bien l’affaire de tous comme l’a rappelé en conclusion inattendue une jeune maman : « je prends soin de mes enfants. »

D’entrée de jeu il a fallu préciser les contours de cette animation. Sur le fond il s’est agi de parler d’accompagnement de la vie plus que d’agir pour la vie. Sur la forme ce fut un choix délibéré  de faire appel à trois médecins pour cette Table ronde.

Sans l’avoir pressenti de la sorte, nous nous sommes bien inscrits dans la suite des propos impulsés par Boris Cyrulnik. Pour ce neuro psychiatre il convient de faire appel à des récits pour comprendre et expliciter la Vie. Dans sa prestation magistrale, Boris Cyrulnik nous a proposé une grille de lecture en cinq approches par le : récit préverbal, récit solitaire, récit partagé, récit collectif, récit technologique… Boris Cyrulnik et Adèle Van Reeth, par ailleurs, ont précisé dans leurs interventions qu’un récit collectif pouvait émerger à tout moment, y compris dans des événements tels que ceux vécus en cette journée.

 

Pour ouvrir le débat, Thérèse Laurens a précisé cette approche philosophique du soin : « Le soin est cette capacité de donner ou de recevoir qui nous concerne tous de la naissance à la mort. Que nous soyons aidant ou aidé, la relation qui se noue à travers le soin met en jeu notre humanité…»

Les organisateurs et les intervenants ne sous-estiment pas les difficultés socio économiques actuelles du secteur de la santé, y compris dans les Hautes Pyrénées. Cette table ronde a permis, un pas de côté, pour montrer une autre face de ce secteur. Les récits de vie proposés par des praticiens aux cursus originaux ont bien mise en valeur la notion d’équipe, de l’application de méthodes adaptées pour accompagner les personnes en souffrance… Pas d’exclusive, à priori, sur les méthodes alternatives développées parfois pour soulager la souffrance.

 

André Layous nous avons disposé d’un témoignage vécu par un praticien militaire ayant eu à accompagner des blessés graves ( para et tétraplégiques, amputés...) à une époque difficile où beaucoup de nos concitoyens ( par exemple les agriculteurs et les commerçants) n'étaient que très partiellement pris en charge par les organismes sociaux... Il a assisté à la montée en puissance de la technicité de tous les intervenants du soin, sans omettre celle des infirmières et autres assistants médicaux… Pour André Layous, il ne faut jamais perdre de vue que la responsabilité du médecin est toujours engagée.

 

Frédéric Gelber fut un médecin généraliste qui a fait partie de celles et ceux qui ont été pionnier sur les questions de soins palliatifs dans le département des Hautes Pyrénées. Il fut également un intervenant reconnu en médecine générale pour assurer la formation continue de ses collègues. Pour lui le relationnel soignant, soigné d’une part et de l’ensemble des équipes pluridisciplinaires (y compris familiales et bénévoles) qui entourent le patient d’autre part, est fondamental. La technique ne fait pas tout !

Frédéric Boniface est actuellement médecin du travail, après avoir eu un itinéraire professionnel conséquent en qualité de médecin militaire notamment sur de nombreux théâtres d’opération. Au début de sa carrière il fut médecin généraliste, intervenant aussi dans le cadre de l’Association Médecins du Monde. En soulignant son expérience dans des champs psychosociologiques spécifiques, relativement fermés (régiment) insiste sur le nécessaire facteur confiance. Ce facteur reste pour lui primordial dans la relation soignant soigné. De plus le médecin n’est plus seul, il est entouré de gens de bonne volonté (des spécialistes au personnel de service)

 

Ces interventions synthétiques des intervenants ont permis d’effectuer un arrêt sur image sur cette question du soin pour tous les participants. Un temps suspendu pour fabriquer un récit collectif, partagé… Tous les thèmes n’ont pas été abordés loin s’en faut. Les médecins présents ont répondu sans détour y compris lors d’une question plus personnelle : en quoi votre pratique a changé votre comportement ? Le médecin est et demeure un humaniste… ayant le souci des autres. L’un d’entre eux a même indiqué qu’au moment de choisir son métier il avait envisagé de devenir avocat ! Toujours pour aider l’autre, les autres…

Nous formulons le vœu que chacun d’entre nous poursuive son propre récit « solitaire »... Au final, ne pratiquons nous pas une philosophie au quotidien ? Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Le soin fait partie intégrante de la vie est donc nous oblige à être vigilant pour rester attentif à notre présence dans un environnement mouvant. Chacun d’entre nous devant percevoir « ce qui est mobilisateur, ce qui peut entraîner un ensemble dans un mouvement vital. Ce qui est, au contraire, bloquant, le maillon le plus faible de la chaîne. Ce qui est enfin nouveau, ce qui impose un mouvement, mais qui va entraîner des inadaptations parfois perverses par rapport à l’amélioration attendue »

 

Claude Brette 8 avril 2018

 

 

 

 

 

24. janv., 2018

Boris Cyrulnik est un neuropsychiatre connu et reconnu. C’est le premier livre de cet auteur prolifique que j’étudie. Cet écrit est aussi abordable, sur le fond et la forme, que les entretiens qu’il dispense, par oral, sur Youtube notamment. Cet universitaire propose dans cet ouvrage un exposé original et pédagogique.

 

Boris Cyrulnik développe le concept psychosociologique d’attachement : attachement à la mère, au milieu social ; attachements qui contribuent à la construction de notre personnalité dès la naissance… Nous retrouvons les travaux, entre autres, de Jean Piaget (1896-1980) sur le développement de l’enfant, de Pierre Bourdieu (1930-2002) sur l’environnement socioculturel (habitus) du béhaviorisme sur les études liées au comportement. Ces recherches ont forgé ma propre formation de psychosociologue et de pédagogue dans les années 1980. Ce psychiatre, neurologue, va beaucoup plus loin. Par les résultats de sa pratique en psychiatrie, ses recherches scientifiques passées et en cours, Boris Cyrulnik montre en quoi la neurologie, l’étude du cerveau, permet d’approfondir ces réflexions. Par exemple : « …ceux qui s’entraînent à raisonner en terme de processus dynamiques et interactifs aboutissent à la proposition suivante : « quand une existence apporte chaque jour son lot d’agressions, c’est le lobe frontal droit qui est le plus stimulé ». Cela nous permet de dépasser l’habituelle approche entre l’inné et l’acquis… Les travaux de Boris Cyrulnik sont appréciés par l’actuel ministre de l’Education Nationale qui vient de le missionner pour une étude sur les écoles maternelles.

 

Et Dieu dans tout cela ? «  L’enfant accède à Dieu parce qu’il parle et parce qu’il aime ceux qui lui parlent ». Pour Boris Cyrulnik, Dieu est présent dans ces attachements qui se jouent au niveau du développement du cerveau entre la naissance et la préadolescence… «  …quand un enfant au cerveau sain souffre en se développant dans des conditions adverses, il est soulagé et dynamisé quand il croit en un dieu qui sécurise, remonte l’estime de soi et indique la direction du bonheur. »  Boris Cyrulnik explique qu’il a été profondément marqué lors d’une mission au Congo. Confronté aux enfants-soldats de 12 ans, devenus des « petits vieux », il a découvert que l’intérieur des églises était pour eux des espaces de calme, de paix, de résilience…

 

Ces recherches s’appuient sur des observations tout autant sociologiques que psychologiques à partir de populations aux croyances les plus diverses et ce, au fil du temps, depuis le paléolithique. Par exemple, pour lui, la structure des religions asiatiques n’a pas la rigidité des croyances occidentales. « …on nait shintoïstes quand on s’inscrit dans une filiation, on se marie chrétien, c’est tellement romantique, et on meurt bouddhiste pour penser à la métempsychose quand l’âme après la mort habite un autre corps »  En quoi le fonctionnement de notre cerveau est marqué par nos attachements familiaux et religieux qui ont imprégnés notre enfance ? Une question qui interpelle le septuagénaire qui fut élevé dans un milieu rural et paysan traditionnel occidental dans les années 1940-1950. Boris Cyrulnik m’a permis une approche analytique de mon propre cursus éducatif depuis mon enfance, de la place occupée par les relations à Dieu pendant toutes ces années.

 

Attachement à la mère, au proche environnement mais aussi à Dieu car plus de 7 milliards d’êtres humains s’adressent à lui chaque jour… Bien sur cet attachement évolue suivant le contexte et l’âge… Ainsi à l’adolescence d’aucuns rejetteront cet attachement à Dieu alors que d’autres redoubleront celui-ci pour s’intégrer dans une communauté et retrouver une bonne opinion de soi. De même on peut assister au réveil de la foi avec la vieillesse. Boris Cyrulnik n’élude pas les dérives. Si l’appel à un Dieu peut soulager l’individu nous assistons à la montée des thèses créationnistes : « la force surnaturelle qui a créé le monde avant notre naissance nous fera vivre dans un autre monde après la mort. » Par ailleurs, il présente l’exemple des 300 000 femmes allemandes devenues combattantes de l’Allemagne nazie qui furent orientées à la fin de la guerre vers « des  groupes de « dégrisement » (on ne disait pas « déradicalisation » à cette époque). Le mot « dégrisement » désignait bien cette fin de l’ivresse qui accompagne l’entrée dans une secte ou la récitation extatique d’une pensée extrême. »

 

Aujourd’hui il est clair que pour l’Occident en général, les pays nordiques surtout, la représentation de Dieu s’estompe. La « moralité », les « interdits divins » impulsé par les croyances disparaissent. Pour autant, les athées restent très minoritaires à l’échelle mondiale (« seulement » 500 000 millions). On peut donc évoquer des pressions culturelles qui mettent à mal la pression de Dieu ! « Pourquoi 99% des Egyptiens pensent qu’un homme sans Dieu est immoral, alors que seulement 17% des Français le pensent. ». « La socialisation religieuse est sacrée, universelle. » « Dans la socialisation laïque, l’entente se fait entre humains. ». Là encore Boris Cyrulnik fait appel à ses recherches : « les athées ont un lobe gauche dominant plutôt euphorisant, peut-être parce qu’ils se sont développés en milieu de paix. »

 

Ce livre est intéressant dans cette période où les intégrismes et les fanatiques veulent mettre en avant la seule Loi de Dieu. Boris Cyrulnik montre que nous sommes contraints de vivre avec la présence de Dieu pour nous, peut-être, autour de nous, surement. Ce neuropsychiatre ouvre une nouvelle piste de recherche sur ce que représente Dieu au niveau planétaire entre la diversité des pratiques et des croyances. Une nécessité pour comprendre ces phénomènes. Boris Cyrulik s’appuie également sur une bibliographie conséquente.

 

Boris Cyrulnik n’est pas théologien, ni historien des religions, il ouvre, semble-t-il, une nouvelle voie pour rechercher en quoi et comment la présence, l’attachement à Dieu, aide l’être humain à vivre, à mieux vivre, à bien vivre ? Chemin faisant la spiritualité peut-elle élargir la fraternité à tous les croyants du monde ?

 

Paradoxalement cet essai interpelle profondément le devenir de la minorité athée, agnostique qui recherche d’autres formes de relations aux autres sans emprunter les chemins qui conduisent à Dieu ? «  la laïcité ne s’oppose pas à la religion » pour Boris Cyrulnik il s’agit de deux stratégies d’existence différentes car il convient d’accéder à des théories de l’esprit qui attribuent des intentions, des désirs et des croyances à d’autres personnes, à d’autres groupes à des entités invisibles », aux « forces de l’esprit » pour citer François Mitterrand à la fin de sa vie. En même temps il alerte sur les effets secondaires de la thérapeutique de la religion : clôture, enfermement, haine, guerre…

 

Au final, Boris Cyrulnik propose une piste pour des recherches en devenir « la  Psychothérapie de Dieu nous aide à affronter les souffrances et à mieux profiter du simple bonheur d’être. ». 

Psychothérapie de Dieu

Paris, Le Seuil, septembre 2017, 320p

 

5. déc., 2017

Nicolas Hénin, Comprendre le terrorisme, Bâtissons une société résiliente

Paris, ed Fayard, octobre 2017, 278p.

 

Nicolas Hénin (né en 1975) est un ancien journaliste qui connaît bien les questions du Moyen-Orient. Suite à sa prise d’otage (22 juin 2013-18 avril 2014 en Syrie) cet auteur, pour des raisons familiales entre autres, a décidé de devenir consultant et d’animer un Institut : « Action Résiliente ». Il s’agit pour lui de contribuer à la lutte contre le terrorisme et contre toutes les questions liées au radicalisme. Pour bien agir il faut comprendre. A partir de ses expériences personnelles, de ses recherches historiques, avec l’appui d’une importante bibliographie de chercheurs, d’universitaires français et étrangers, Nicolas Hénin nous invite à réfléchir sur les dilemmes posés par le terrorisme (d’après les travaux des anglais David A Alexander (Terreur à Broadway) et Susan Klein) :

-       allier sécurité publique et liberté civile ;

-       prévenir sans alarmer inutilement ;

-       apprendre à gérer l’impensable sans perdre de vue l’essentiel ;

-       être vigilants et prudents sans être paralysés ou paranoïaques

 

Dans une première partie introductive, l’auteur nous propose un rapide historique qui nous rappelle que le concept « terrorisme » est né au 1er siècle en terre sainte ! Les zélotes et les sicaires sont les premiers à assassiner par surprise les romains et autres, juifs en particulier, considérés comme collaborateurs. Tout au long de cet ouvrage nous sommes contraints d’apprendre à distinguer, au fil du temps, ce qu’est la malveillance, le brigandage, le banditisme, la délinquance, la criminalité, l’insurrection, le nihilisme, le fanatisme, l’extrémisme, l’héroïsme, l’intégrisme, le « salafisme », le « complotisme », la guérilla, le terrorisme, la radicalisation, la barbarie…

L’auteur présente des exemples inscrits dans l’histoire mondiale, de la Colombie à l’Irlande du Nord, de l’Egypte à la Norvège, de l’Inde à l’Espagne, du Vietnam à l’Italie, de l Afrique du sud en Allemagne…  En droit français, le terrorisme est défini à l’article 421-1 du Code Pénal comme un ensemble d’infractions listées (atteinte à l’intégrité des personnes, détournent de tous moyens de transports, vols et détériorations, infractions y compris informatique…) « intentionnellement effectués avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation et la terreur ». Il convient d’être attentif pour rechercher les frontières entre terrorisme et toutes les autres formes de violences politiques. Les relations entre guérillas et terrorisme, le crime et le terrorisme… sont étudiées.

 

L’objet central de ce livre consiste bien à proposer une analyse actuelle du terrorisme. Terrorisme que nous subissons actuellement, de façon plus difficile du fait de la radicalisation et de la mondialisation. Tout cela est fortement lié à prégnance actuelle des idéologies intégristes. «  le sujet s’enferme dans une identité unique et enferme corollairement les autres dans une identité étrangère. Il s’enferme aussi dans une pensée de groupe qui lui fait perdre progressivement son autonomie intellectuelle » Nous sommes bien éloignés des principes de tolérance d’ouverture, de liberté et de démocratie qui animent les sociétés civilisées ! Du coup Nicolas Hénin aborde la question du djihad sans complaisances. Nous sommes bien en présence de l’affrontement de deux formes de civilisation :

-       pour les djihadistes, une approche intégriste de l’Islam et des préceptes du coran : « celui qui meurt sans avoir fait campagne ou sans avoir fait campagne meurt d’une mort du temps du paganisme. Le premier degré djihad consiste à évacuer le mal de son propre cœur. Le degré le plus élevé, c’est la lutte armée pour la cause de Dieu » Hassan el Banna (1906-1949) en 1941. Propos du fondateur des Frères Musulmans qui a radicalisé ce mouvement après la 2ème guerre mondiale.

-       du coup les civilisations comme les nôtres leurs ont insupportables : nos sociétés sont perverties par le péché et les tentations et il faut les détruire en les purifiant. La société française laïque est encore plus dangereuse car elle prône la loi des hommes au-dessus de celle de Dieu ! Par exemple pour « beaucoup de Saoudiens… la vision française de la laïcité est « extrémiste » ou « radicale »

 

Nicolas Hénin propose au final des pistes pour lutter contre les extrémistes islamiques. « Comprendre le terrorisme » nécessite de faire appel à toutes les compétences scientifiques. Ce sujet est complexe et les solutions sont multiples. Tout d’abord pour les victimes de ces odieux attentats singulièrement pour les rescapés, traumatisés mais aussi pour l’ensemble d’une population. Es-ce du à nos principes de laïcité ? Le peuple français s’est montré résilient notamment après les attentats de Charlie-Hebdo.

Le concept de résilience est très ancien en sciences physiques plus récemment (1980-1990) employé dans le champ psychosociologique. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik (né en 1937) précise  « C’est l’aptitude d’un corps à résister aux pressions et à reprendre sa structure initiale. Ce terme est souvent employé par les sous-mariniers de Toulon, car il vient de la physique. En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité ». Nicolas Hénin ajoute : «  Battre le terrorisme c’est vaincre la peur qu’il nous inspire » 

En effet « nous devons vivre avec les attentats comme si  nous étions en paix et combattre leurs auteurs comme si nous étions en guerre ». Mais comment faire la guerre à une idéologie ?

 

Tout d’abord s’attaquer aux causes. Le chercheur norvégien Thomas Hegghammer dégage quatre bien sombres tendances à l’origine, selon lui, de la montée du djihah

-       un bassin de recrutement qui s’élargit dans les zones socio économiques défavorisées où les foyers salafistes effectuent leur « marché » à partir d’hommes et de femmes de confession musulmane…

-       l’augmentation « d’entrepreneurs » du djihad avec notamment le retour des vétérans en provenance des prisons et ou des théâtres de guerre…

-       la persistance des conflits dans le monde musulman au Moyen Orient, en Afrique, en Asie…

-       la persistance  de la liberté d’action dont jouissent ces groupes sur internet…

-       *

Revitaliser les valeurs humaines qui transcendent nos sociétés occidentales afin de rechercher une victoire durable sur l’obscurantisme doit être un horizon, une finalité à promouvoir avec force et vigueur par tous les citoyens. Nicolas Hénin a bien conscience que les solutions passent par une « porte étroite ». Cela nous concerne tous, les politiques doivent inscrire ce projet dans la longue durée. Pour gagner ce combat il faut allier Force Adresse et Résistance. De nombreuses pistes sont à prendre en compte pour « détricoter ce que les groupes radicaux ont patiemment tricoté ».

Un travail de longue haleine où le concept de résilience des populations prend tout son sens. « La résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité ». Nous sommes contraints inlassablement à construire et reconstruire individuellement et collectivement pour promouvoir les lumières, l’ouverture aux autres, le progrès et la tolérance…

26. nov., 2017

 "DE LA HAINE À L'AMOUR" de Fernando Cuevas,

Les relations humaines dans la vie privée et professionnelle

Paris, ed l’Harmattan, février 2017, 284 p.

 

Fernando Cuevas est un universitaire, actuellement professeur à l’Ecole Supérieure de Commerce de Pau. Elève, puis compagnon de route, d’Albert Jacquard (1925-2013) cet auteur aurait pu paraphraser son maître en intitulant cet ouvrage ; « Petit guide Philosophique à l’usage de chaque citoyen » Tout au long de son existence, Albert Jacquard fut un vulgarisateur de connaissances, y compris en publiant en 1997 un livre intitulé «  Petite philosophie à l’usage des non philosophes »

 

Ce manuel à l’attention du plus grand nombre est fort bien construit sur la forme, ce qui le rend facile à lire.  Chaque chapitre est construit de façon similaire :

-       Deux citations philosophiques ;

-       Des notions essentielles à saisir pour aborder le sujet traité ;

-       Une question pour bien positionner le contenu du thème abordé

-       Un développement scientifique original : pour reprendre le propos d’Eugène Enriquez (né en 1931) psychosociologue qui a préfacé ce livre : «  Fernando Cuevas veut être un des prophètes mais aussi un des poètes des temps nouveaux. Sa réflexion se fonde sans doute autant sur son imagination que sur l’analyse de faits concrets » ;

-       Cinq idées principales à retenir ;

-       Une conclusion concise en une ou deux phrases qui ouvre sur un débat...

 

Ses propos sont étayés et argumentés. L’auteur s’appuie, tout à la fois, sur ses riches pratiques professionnelles, ses nombreuses rencontres intellectuelles et ses lectures variées. La bibliographie jointe témoigne de cet éclectisme.

Dans cet ouvrage, autre originalité, le développement de sa pensée s’étage le long d’une échelle à 10 paliers non clos… dont chaque barreau est typé :

-       La Haine : « je n’aime pas que tu existes » ;

-       L’Egoïsme : « je profite que tu existes » ;

-       La Tolérance : « j’accepte que tu existes » ;

-       La Considération : « ton existence me donne la responsabilité de mes actes » ;

-       L’Altruisme  « je t’aide à exister » ;

-       La Compassion : « je partage les joies et les peines de ton existence » ;

-       L’Empathie : « je cherche à comprendre ton existence » ;

-       La Sympathie : « je cherche à partager les moments de to existence » ;

-       L’Altérité : « je me réjouis de ton existence et celle-ci me fait exister » ;

-       L’Amour : « je voudrais que nous existions ensemble ».

On pourrait estimer que nous sommes en présence d’aphorismes. Ce ne sont que « des mises en bouche ! » Le contenu de chaque chapitre nous entraine dans le champ philosophique car, pour reprendre le vers de William Blake (1757-1827) artiste peintre et poète britannique : «  ce qui est démontré maintenant a été un jour imaginé ».

 

En effet Fernando Cuevas revendique l’aspect scientifique de son travail en se considérant comme un épistémologue : « un principe de connaissance appelé aussi canonique et qui est en relation directe avec la logique et la dialectique ». Pour lui l’épistémologie  est une composante de la philosophie au même titre que la théorie et la morale afin d’atteindre la sagesse !

 

Fernando Cuevas est un universitaire simple, abordable, compréhensible. Nous l’avons apprécié à Tarbes où il a su animer avec courtoisie et bienveillance des interventions de philosophes connus et reconnus lors des évènements « Tarbes en Philo » organisés par Reliance en Bigorre (www.relianceenbigore.fr) :

-       en 2016 sur le thème « l’Autre, ce moi qui n’est pas moi » avec Luc Ferry (1951)

-       en 2017 « Identité(s), ce « nous » qui nous unit » avec Roger-Pol Droit (1949) et Adèle Van Reeth (1982).

 

Fernando Cuevas est un pédagogue attentif à celles et ceux qui s’inscrivent dans des processus de formation tout au long de la vie ! Les dix marches proposées ouvrent sur un dernier chapitre concerné à l’Education. « L’Education peut et doit nous aider à construire l’humanisme moderne. Comme le disait Vercors (1902-1991, écrivain du XXème siècle : « l’humanité n’est pas un état à subir, c’est une dignité à conquérir ».

Ce manuel de philosophie est à diffuser et à proposer pour promouvoir cet humanisme issu du siècle des Lumières.

17. oct., 2017

Gul PAMUK et Marie CHARIGNAN

 

Un coup de chapeau à ce regard croisé sur un accessoire qui nous a conduit sur les chemins de la philosophie.

L’artiste plasticienne Gùl Pamuk nous rappelle que la création culturelle est provocation. Chacun(e) des participant(e)s avait un avis sur l’histoire du couvre-chef pour ces messieurs (de la casquette ouvrière au haut de forme bourgeois…) et pour ces dames (de la coiffe bretonne au chapeau original de la maman de la jeune mariée…) Tous les membres présents à cette rencontre ont été émerveillés par les créations de Gùl Pamuk

Nous nous interrogions sur la méthode et la façon avec laquelle la philosophe Marie Charignon allait développer son message. Un exposé bien préparé, très accessible pour le néophyte : Ce que j’ai retenu sur ce thème :"Le chapeau ou accessoire de mode, un miroir qui nous révèle ? une carapace qui nous masque ?".

L’accès à la beauté chère à Platon peut être de l’ordre de l’inné qui existe au sein même de chaque humain et/ou de l’acquis par comparaison aux autres… du coup le chapeau contribue à une recherche d’identité. Pour Hegel «  Nous ne devons jamais regarder l’identité comme une identité abstraite à l’exclusion de toute différence »