2. avr., 2016

« L’autre… ce moi qui n’est pas moi »

 

TARBES en PHILO 1ere édition 

I/ Sur la forme :

Un pari réussi par la présidente Rose-Marie Chevalier et son équipe accompagnée par un groupe de 4 étudiants du GEA à l’IUT de Tarbes. Ces derniers ont concrétisé ainsi un projet étudiant qui sera évalué dans le cadre de leur cursus universitaire.

Environ 300 participants qui ont fait vivre le centre de Tarbes en ce samedi 2 avril 2016, à partir du Théâtre des Nouveautés, de la Halle Brahauban et du Pari. Pour construire ce projet ambitieux, les organisateurs ont su mobiliser de nombreux sponsors à commencer par un appui remarquable de la ville de Tarbes.

Une réussite qui s’inscrit bien dans une dynamique d’Education pour Tous, Tout au long de la Vie : une conférence académique proposée par Luc Ferry, une table ovale avec des rugbymans éclairés, des ateliers pilotés par des philosophes de renom sur des sujets d’actualité (Ecole, Entreprise, Vie Sociale). Ateliers qui ont facilité l’expression de tous les participants.

L’appui d’un groupe de musique traditionnelle et de chants polyphoniques bigourdans ? gascons ? occitans ? a enrichi culturellement les moments de détente à midi et lors du cocktail de clôture à la salle de réception de la mairie.

 Au final une manifestation profondément éducative qui, tout au long de la journée, a permis l’échange la rencontre avec « l’autre qui n’est pas moi ! »

 II/ Sur le fond :

Exposé de Luc Ferry

Luc Ferry (né en 1951) est un philosophe connu et reconnu. Comme tous ses pairs il subit la critique.Pas de philosophie sans critique ! Cet ancien ministre de l’Education demeure un excellent pédagogue. Son exposé a été apprécié. Le conférencier montre, avec pertinence, que notre monde de l’immédiateté a besoin d’être confronté au temps long.

Pour étayer sa thèse : « le souci de l’autre et les métamorphoses de l’humanisme ; du racisme colonial à la révolution de l’amour » Luc Ferry est remonté à Zeus et aux olympiens. Depuis que je participe aux cafés-philos, on se rend aisément compte que les philosophes « tricotent », au sens noble du terme, avec des penseurs qui traversent les siècles  de Platon à Sartre en passant par Pic de la Mirandole, Montaigne, Rousseau et surtout Kant. Luc Ferry a œuvré pendant plus de 20 ans sur la pensée kantienne notamment lors de  travaux de traductions de l’allemand en français.

Le conférencier aborde l’histoire de la mythologie grecque entre les deux frères : Prométhée (Le prévoyant) ; Epiméthée (celui qui réfléchit après coup)… En décidant  de partager le cosmos, Zeus leur attribue :

Epithémée reçoit l’aspect « biologique » où les êtres d’origine animale ou d’origine végétale bénéficient d’un archétype (espèces), d’une place dans le cosmos (oiseaux dans l’air, poissons dans l’eau…) et de dons, d’adaptations, pour survivre (griffes, mâchoires…). Une disposition globale, calme,  équilibrée, un écosystème pour faciliter une vie harmonieuse sans soucis pour Epithémée !

Pour « s’amuser » Dieu, Zeus, va créer les mortels. Dans cet écosystème animal initial, il ne reste plus rien… Pour « gérer » la nouveauté, l’être humain, il convient de disposer de l’intelligence de Prométhée. « Puisque l’homme n’est rien il peut devenir tout »

 Ainsi, pour Luc Ferry, nait la première trace d’humanité qui va évoluer au fil du temps (d’un long temps…).

Des philosophes vont développer cette notion de « dignité humaine » Pic de la Mirandole (1463-1494) mais aussi Montaigne (1533-1592) vont préciser la grandeur de l’humain, un être moral qui distingue le bien du mal… capable d’être libre. Rousseau (1712-1778) montre l’historicité de l’Education (l’Emile) et aborde le fait que les sociétés bougent sans arrêt (Le contrat social). Avec Kant (1724-1804) ils démontrent que l’être humain n’est pas programmé, il peut tout imaginer ! Plus tardivement Sartre (1905-1980) reprendra ces travaux pour rappeler que l’être humain doit fabriquer son destin.

L’apothéose de cette première phase de l’Humanité trouvera sa pleine signification dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789. Pour affirmer cette nouvelle liberté il convenait de mettre fin aux guerres de religion. On assiste à la naissance de la laïcité. L’être humain doit être respecté et pour cela être extrait de tous endoctrinements…

Sous une approche paradoxale Jules Ferry créateur de l’enseignement public pour tous sera également un colonisateur… Des philanthropes et Clemenceau s’opposeront à lui sur ce dernier point. A cette époque les philosophes y compris Kant et Voltaire ont estimé que les êtres primitifs étaient plus proches du règne animal… Des « sous-hommes » qu’ils convenaient d’éduquer pour les soustraire à l’esclavage ou aux dominations liées au culte des ancêtres. C’est ainsi que dans la suite de l’universalisme impulsé par le siècle des lumières, des philosophes ont voulu, pour bien faire, transférer à tous les peuples les mêmes vertus de liberté, d’égalité et de fraternité… avec les aspects colonisateurs qui en découlent et dont nous vivons encore aujourd’hui les effets pervers du « racisme colonisateur »

Pour Luc Ferry la deuxième humanité dans laquelle nous nous situons actuellement a pris forme avec une nouvelle approche de l’autre avec l’invention du mariage d’amour.

Luc Ferry cite notamment les travaux de Philippe Ariès (1914-1984) sur la place de l’enfant sous l’ancien régime.

On ne se marrie pas par amour mais par raison : on assure le lignage, on assume la seule fonction reproductrice de la femme, les enfants sont source de ressources économiques

On est marié au passif avec l’autorisation des parents. L’équilibre de la cité est l’affaire du village. Avec l’organisation de charivari on se moque des hommes trompés…

Jusqu’ au XIXème on est membre d’un corps social rural. On va assister à la montée de l’industrialisation. Du coup les femmes vont s’arracher du carcan familial, trouver une autonomie financière et pouvoir choisir. On transmet l’amour par le savoir et la loi et on se met à aimer les enfants (loi sur le divorce 1884)

Pour avoir étudié la société rurale au XXème siècle j’ajouterai à la suite d’un sociologue américain, Eugen Weber (1925-2007) que la civilisation rurale traditionnelle est restée très prégnante jusque dans les années 1960

Il convient également de souligner la durée de vie moyenne d’un individu 28 ans au Moyen-âge, actuellement plus de 80 ans…On peut avoir plusieurs vies amoureuses !

Cette Révolution de l’Amour » a été source de la Révolution du sacré. « Pourquoi se sacrifie-t-on ? »

Dieu, les guerres de religion ont montré leurs limites…

La Nation, la boucherie de 14-18 a montré les limites de l’esprit Nation…

La Révolution, les atrocités cambodgiennes, chinoises liées au maoïsme ont montré leurs limites…

Du coup ces aspects mortifères du sacré ont laissé place à plus d’humanités pour comprendre la place de l’être humain dans son époque. Une logique de l’aide de l’entraide s’est faite jour. Une approche horizontale de la vie, « une transcendance dans l’Humanité », « une transcendance dans l’immanence »

Luc Ferry terminera son propos avec un retour à la mythologie grecque. « homme vaut que par son échange avec les autres » y compris en appréciant l’autre dans ses extrêmes (Haine/Amour). C’est le fondement de la nécessaire altérité (apprendre à connaître ce qui est extérieur à soi) pour avancer individuellement et collectivement.

avec  Eros, dans le plaisir et la douleur…

avec Filia, joie de la présence amie, du plaisir d’exister…

avec Agapée, car Dieu, Zeus, s’est fait faible pour que l’autre existe…

Suite à  une question de la salle le philosophe ajoutera sa volonté de défendre une Europe devenue mature. Même si le déclin économique existe, même si des extrémistes la bousculent, il convient de se souvenir de l’Europe au lendemain de la guerre 39-45, du mur de Berlin… La civilisation de l’Europe a atteint l’âge adulte par la promotion de la Protection sociale, de l’autonomie, de la liberté y compris par une laïcisation de fait pour le respect de ceux qui croient et ceux qui ne croient pas.

Un mot sur un autre philosophe d’origine mexicaine Fernando Cuevas. En commentant l’intervention de Luc Ferry il a insisté sur un concept inusité et surprenant : « la gentillesse pour faciliter le vivre ensemble »

 

Table ovale

Après l’Esprit le Corps ? La table ovale composée de rugbymans de renom : Michel Crauste, Jean-Pierre Garuet, Jean Trillo et Pascal Lagisquet a montré les vertus d’un sport ou le moi existe par l’autre. Du coup la aussi la pratique du rugby montre bien que dans l’affrontement, le combat, la transcendance individuelle est gage de la pratique d’une humanité entre soi et avec les autres.

Ce fut un moment de communion avec le public. Celle-ci fut ponctuée par le témoignage émouvant de Dries Van Heerden né en 1961 ayant une double nationalité, Sud Africain et Français (2 sélections nationales françaises). Tout au long de sa vie il a appris à rencontrer l’autre, les noirs jusqu’à 6 ans, les blancs dans leurs aspects racistes lors de l’apartheid, les français aujourd’hui… Intégré en Bigorre il ne renie pas ses racines sud africaines.

De cette table ronde se dégager une grande sérénité, une grande fraternité avec des personnalités affirmées du mongol, Michel Crauste, à l’ailier véloce Patrice Lagisquet en passant par l’artiste de la passe de balle Jean Trillo pour terminer avec le pilier poète, Jean-Pierre Garuet. Un grand moment de témoignages pour montrer que si « l’autre… ce moi qui n’est pas moi », est aussi « l’autre qui peut vivre et agir avec moi ! »

Les ateliers

L’après midi nous nous sommes réunis en ateliers (Café-Philo ; Entreprise-Philo et Ecole Philo)

Pour ma part je me suis rendu à l’atelier « Ecole-Philo »  

Une animation originale par Jean-Charles Pettier, docteur en sciences de l’Education, qui a permis l’expression du plus grand nombre  des élèves des secondaires, des étudiants universitaires et des adultes présents. Les questions liées à la confrontation "sachant/apprenants", « apprenants entre eux »…ont été abordées. Des témoignages apportés. Pour ma part je retiens trois critères qui, me semble-t-il, sont immuables pour faciliter la rencontre avec l’autre dans un contexte éducatif :

La nécessité d’acquérir des connaissances à tout âge… « plus on apprend moins on sait » Avec une intervention académique comme celle de Luc Ferry on se situe dans ce nécessaire apprentissage de savoirs…

La nécessité de prendre en compte son environnement, celles et ceux qui sont différents par la couleur, les modes de vie familiale… Ce fut le cas dans ce colloque avec les témoignages, les interventions culturelles qui montrent l’intérêt de bien appréhender son environnement sportif, culturel, social… Acquisitions de savoirs-être pour comprendre le monde dans lequel nous vivons…

Mais surtout d’insister sur l’acquisition de méthodes directives et non directives qui permettent d’avancer. Le net, la maîtrise des réseaux sociaux… Ce fut le cas à « Tarbes en philo » par l’organisation globale de cette manifestation… Acquisitions de savoir faire pour aller à la rencontre de l’autre… 

Pour conclure, l’enfant de l’Education Populaire que je suis s’est rendu compte, une fois de plus, tout le chemin à parcourir pour acquérir des connaissances. Dans ce monde de l’immédiateté, le recours au temps long, aux fondements de nos sociétés, sont plus que jamais nécessaires pour préparer l’avenir. Après Prométhée et le développement d’un humanisme pour libérer l’Homme ; après la période actuelle économiquement mondialisée, la recherche d’une révolution de l’amour pour mieux vivre ensemble ; la troisième humanité ne serait-elle pas celle de l’Humanité écologique qui rassemblerait Prométhée et Epithémée pour fonder un humanisme écologique et retrouver le mythe de Gaia, « la terre-mère ! » ?