24. janv., 2018

"La psychothérapie de Dieu"...

Boris Cyrulnik est un neuropsychiatre connu et reconnu. C’est le premier livre de cet auteur prolifique que j’étudie. Cet écrit est aussi abordable, sur le fond et la forme, que les entretiens qu’il dispense, par oral, sur Youtube notamment. Cet universitaire propose dans cet ouvrage un exposé original et pédagogique.

 

Boris Cyrulnik développe le concept psychosociologique d’attachement : attachement à la mère, au milieu social ; attachements qui contribuent à la construction de notre personnalité dès la naissance… Nous retrouvons les travaux, entre autres, de Jean Piaget (1896-1980) sur le développement de l’enfant, de Pierre Bourdieu (1930-2002) sur l’environnement socioculturel (habitus) du béhaviorisme sur les études liées au comportement. Ces recherches ont forgé ma propre formation de psychosociologue et de pédagogue dans les années 1980. Ce psychiatre, neurologue, va beaucoup plus loin. Par les résultats de sa pratique en psychiatrie, ses recherches scientifiques passées et en cours, Boris Cyrulnik montre en quoi la neurologie, l’étude du cerveau, permet d’approfondir ces réflexions. Par exemple : « …ceux qui s’entraînent à raisonner en terme de processus dynamiques et interactifs aboutissent à la proposition suivante : « quand une existence apporte chaque jour son lot d’agressions, c’est le lobe frontal droit qui est le plus stimulé ». Cela nous permet de dépasser l’habituelle approche entre l’inné et l’acquis… Les travaux de Boris Cyrulnik sont appréciés par l’actuel ministre de l’Education Nationale qui vient de le missionner pour une étude sur les écoles maternelles.

 

Et Dieu dans tout cela ? «  L’enfant accède à Dieu parce qu’il parle et parce qu’il aime ceux qui lui parlent ». Pour Boris Cyrulnik, Dieu est présent dans ces attachements qui se jouent au niveau du développement du cerveau entre la naissance et la préadolescence… «  …quand un enfant au cerveau sain souffre en se développant dans des conditions adverses, il est soulagé et dynamisé quand il croit en un dieu qui sécurise, remonte l’estime de soi et indique la direction du bonheur. »  Boris Cyrulnik explique qu’il a été profondément marqué lors d’une mission au Congo. Confronté aux enfants-soldats de 12 ans, devenus des « petits vieux », il a découvert que l’intérieur des églises était pour eux des espaces de calme, de paix, de résilience…

 

Ces recherches s’appuient sur des observations tout autant sociologiques que psychologiques à partir de populations aux croyances les plus diverses et ce, au fil du temps, depuis le paléolithique. Par exemple, pour lui, la structure des religions asiatiques n’a pas la rigidité des croyances occidentales. « …on nait shintoïstes quand on s’inscrit dans une filiation, on se marie chrétien, c’est tellement romantique, et on meurt bouddhiste pour penser à la métempsychose quand l’âme après la mort habite un autre corps »  En quoi le fonctionnement de notre cerveau est marqué par nos attachements familiaux et religieux qui ont imprégnés notre enfance ? Une question qui interpelle le septuagénaire qui fut élevé dans un milieu rural et paysan traditionnel occidental dans les années 1940-1950. Boris Cyrulnik m’a permis une approche analytique de mon propre cursus éducatif depuis mon enfance, de la place occupée par les relations à Dieu pendant toutes ces années.

 

Attachement à la mère, au proche environnement mais aussi à Dieu car plus de 7 milliards d’êtres humains s’adressent à lui chaque jour… Bien sur cet attachement évolue suivant le contexte et l’âge… Ainsi à l’adolescence d’aucuns rejetteront cet attachement à Dieu alors que d’autres redoubleront celui-ci pour s’intégrer dans une communauté et retrouver une bonne opinion de soi. De même on peut assister au réveil de la foi avec la vieillesse. Boris Cyrulnik n’élude pas les dérives. Si l’appel à un Dieu peut soulager l’individu nous assistons à la montée des thèses créationnistes : « la force surnaturelle qui a créé le monde avant notre naissance nous fera vivre dans un autre monde après la mort. » Par ailleurs, il présente l’exemple des 300 000 femmes allemandes devenues combattantes de l’Allemagne nazie qui furent orientées à la fin de la guerre vers « des  groupes de « dégrisement » (on ne disait pas « déradicalisation » à cette époque). Le mot « dégrisement » désignait bien cette fin de l’ivresse qui accompagne l’entrée dans une secte ou la récitation extatique d’une pensée extrême. »

 

Aujourd’hui il est clair que pour l’Occident en général, les pays nordiques surtout, la représentation de Dieu s’estompe. La « moralité », les « interdits divins » impulsé par les croyances disparaissent. Pour autant, les athées restent très minoritaires à l’échelle mondiale (« seulement » 500 000 millions). On peut donc évoquer des pressions culturelles qui mettent à mal la pression de Dieu ! « Pourquoi 99% des Egyptiens pensent qu’un homme sans Dieu est immoral, alors que seulement 17% des Français le pensent. ». « La socialisation religieuse est sacrée, universelle. » « Dans la socialisation laïque, l’entente se fait entre humains. ». Là encore Boris Cyrulnik fait appel à ses recherches : « les athées ont un lobe gauche dominant plutôt euphorisant, peut-être parce qu’ils se sont développés en milieu de paix. »

 

Ce livre est intéressant dans cette période où les intégrismes et les fanatiques veulent mettre en avant la seule Loi de Dieu. Boris Cyrulnik montre que nous sommes contraints de vivre avec la présence de Dieu pour nous, peut-être, autour de nous, surement. Ce neuropsychiatre ouvre une nouvelle piste de recherche sur ce que représente Dieu au niveau planétaire entre la diversité des pratiques et des croyances. Une nécessité pour comprendre ces phénomènes. Boris Cyrulik s’appuie également sur une bibliographie conséquente.

 

Boris Cyrulnik n’est pas théologien, ni historien des religions, il ouvre, semble-t-il, une nouvelle voie pour rechercher en quoi et comment la présence, l’attachement à Dieu, aide l’être humain à vivre, à mieux vivre, à bien vivre ? Chemin faisant la spiritualité peut-elle élargir la fraternité à tous les croyants du monde ?

 

Paradoxalement cet essai interpelle profondément le devenir de la minorité athée, agnostique qui recherche d’autres formes de relations aux autres sans emprunter les chemins qui conduisent à Dieu ? «  la laïcité ne s’oppose pas à la religion » pour Boris Cyrulnik il s’agit de deux stratégies d’existence différentes car il convient d’accéder à des théories de l’esprit qui attribuent des intentions, des désirs et des croyances à d’autres personnes, à d’autres groupes à des entités invisibles », aux « forces de l’esprit » pour citer François Mitterrand à la fin de sa vie. En même temps il alerte sur les effets secondaires de la thérapeutique de la religion : clôture, enfermement, haine, guerre…

 

Au final, Boris Cyrulnik propose une piste pour des recherches en devenir « la  Psychothérapie de Dieu nous aide à affronter les souffrances et à mieux profiter du simple bonheur d’être. ». 

Psychothérapie de Dieu

Paris, Le Seuil, septembre 2017, 320p