2. oct., 2018

La symphonie du vivant

La symphonie du vivant

Comment l’épigénétique va changer votre vie

Joël de Rosnay, Paris, Les liens qui libèrent, 2018, 232p, 19 euros

Ce xème compte-rendu de lecture s’inscrit dans une volonté de partage et de facilitation pour accéder à des ouvrages qui « m’impressionnent ». Dans les années 1980, j’avais été marqué par la lecture de l’ouvrage phare de Joël de Rosnay : « Le macroscope » qui marquait l’arrivée en France de l’analyse systémique. De plus lors d’une Université Populaire sur l’Environnement sur l’île de Berder au large de Vannes, j’avais eu la chance de le croiser et d’apprécier la clarté de ses propos. Ce livre « la symphonie du vivant », hormis quelques passages difficiles qui nécessitent des bases en connaissances biologiques, est facile d’accès. Son contenu recoupe des ressentis personnels consécutifs à mes engagements sociopolitiques actuels, d’une part et des perspectives utopistes qui m’animent de façon constante pour une société à venir, d’autre part. Cet ouvrage n’est pas dogmatique, il invite à la réflexion et à la contradiction. Les thèses développées appellent à la controverse.Par sa bibliographie conséquente et des précisions concernant les termes employés, il est pédagogique.

Claude Brette août 2018

De la biologie, à la génétique pour arriver à la bionomie : l’épigénétique ! ou comment les avancées considérables des recherches scientifiques sur l’ADN, le génome… nous fait reconsidérer la question de l’inné et de l’acquis ?

La sociologie, singulièrement dans les années 1970/1980 a bien montré la question de la reproduction sociale (Thèses de Bourdieu-Passeron, entre autres). Il est toujours dans l’air du temps de considérer que nous naissons avec un patrimoine génétique et que si notre personnalité et notre comportement découle de l’inné, il est évident que cette personnalité et ce comportement est fortement influencé par notre environnement social.

Dans ces références sociologiques sur l’inné et l’acquis, il est clair que les analyses sont marquées par des implications politiques et idéologiques. Jusqu’aux recherches récentes des années 1990, la biologie n’interférait pas ou peu sur cette question. La découverte de la molécule d’ADN en 3 dimensions (double hélice) a bousculé les recherches dès les années 1960. Progressivement elles se sont développées du côté du « séquençage du génome humain ». Des équipes internationales, transdisciplinaires se sont fortement impliquées singulièrement en France à l’INRA - Institut National de Recherche Agronomique - (Je fus témoin à l’INRA Montpellier à la fin des années 1990.)

Du coup on découvre progressivement que les êtres vivants ne sont pas le résultat de leur seule patrimoine génétique mais bien plus d’un programme génétique d’où la naissance de l’épigénétique… L’acquis joue un rôle dès la conception. Les gènes sont impactés par les modes de vie des parents. Une « hérédité des caractères acquis » inscrits dans nos gènes… « Le terme « épigénétique » a été forgé par le philosophe britannique «  Conrad Hal Waddington en 1942 à partir du grec épi, qui signifie « au-delà » ou « au-dessus ». En d’autres termes l’épigénétique englobe des propriétés d’un code au-dessus du code, c'est-à-dire un métalogiciel biologique qui transforme profondément le rôle de la génétique classique… Ces processus sont des événements naturels et essentiels au bon fonctionnement de l’organisme ». Des démonstrations probantes scientifiques sont signalées dans l’évolution des « vrais » jumeaux, des colonies d’abeilles, de fourmis…

Joël de Rosnay aborde aussi cette question de l’inné et de l’acquis par rapport aux travaux de Lamarck et Darwin estimant que ces nouvelles recherches scientifiques confortent leurs hypothèses : «…les deux naturalistes s’accordent sur l’idée que les espèces vivantes se sont transformés au cours du temps. ». « Leurs deux théories scientifiques contredisent la vision religieuse d’un monde immuable issu d’une intervention divine et rejettent l’idée d’une spécificité de l’homme par rapport au reste du monde animal »… Dans cette filiation qui met à mal les théories créationnistes en vogue aux Etats-Unis notamment, Richard Dawkins (né en 1941) est clair avec son livre « En finir avec Dieu» en 2006. Son best seller « le gène égoïste » qui favoriserait aux dires de ses détracteurs « un déterminisme social »…

Alors « comment l’épigénétique va changer notre vie ? » Joël de Rosnay revient tout d’abord aux fondements biologiques notamment en soulignant en quoi nos amis les microbes jouent un rôle important dans notre macro-organisme : dans nos 6 000 milliards de cellules humaines vivent 100 000 milliards de cellules bactériennes. L’importance de la flore bactérienne est soulignée : « le microbiome est en relation avec notre cerveau. Il faut se souvenir que le poids total des bactéries hébergées dans notre corps (environ 5 kgs) est supérieur au poids du cerveau (environ 2 kgs). L’auteur conforte l’explication du fait que nous possédons un second cerveau au niveau des intestins !

Pour résumer Joël de Rosnay indique « que notre vie reflète une interdépendance, en plus du génome, entre trois domaines que l’on pourrait représenter par trois cercles qui se recoupent : « l’environnement, l’épigénétique et, enfin, le microbiome.»

Du coup comment mettre en musique cette symphonie du vivant ? J’ai apprécié cette comparaison avec l’œuvre de Beethoven « l’Hymne à la joie » par ailleurs hymne symbolisant la fraternité des peuples européens : « on peut considérer que les notes de musique sur une portée sont la génétique, tandis que l’épigénétique est la symphonie exécutée à partir de ces notes ». S’appuyant sur le gène biologique, Joël de Rosnay nous invite à le croiser avec le même sociologique. La théorie du même « est, aujourd’hui, considérée par la communauté scientifique et philosophique comme ne nouvelle façon de concevoir le monde, porteuse de nouveaux mécanismes de transmission culturelle » Cette thèse a été présentée par Richard Dawkins « le gène égoïste »

En conséquence nous pouvons tout à la fois « faire quelque chose pour soi » pour donner sens à notre vie et pour cela « se référer à des valeurs telles que la reconnaissance de la diversité, le partage, la solidarité la générosité, l’altruisme ou l’empathie, associée à la volonté de faire le bien autour de soi… sans pour autant pratiquer une religion ». Agir sur la complexité de notre corps, en prenant soin de notre ADN par le mode de vie (alimentation, activités sportives et culturelles…) En même temps être vigilant sur notre ADN sociétal de plus en plus complexe. Pour cela  Joël de Rosnay propose une analyse sur l’influence des mèmes internet et des « tweets disrupeurs ». Citant les travaux de Luc Ferry l’auteur indiquent que les « media virus » favorisent quatre sentiments qui irradient nos concitoyens : « la colère, la jalousie, la peur, et finalement l’indignation ». Face à cela il devient urgent « d’oser une pensée positive ». Les générations présentes et à venir, habitués à partager sur les réseaux sociaux est-elle davantage sensible aux valeurs d’échanges, de solidarité, d’empathie ? 

Là encore Joël de Rosnay étaie ses propos avec une référence au rôle joué par « les hormones du plaisir » : les endomorphines, la dopamine, la sérotonine, et l’ocytocine de plus aptes à limiter les effets de cortisol et d’adrénaline qui favorisent le stress.

Un nouveau concept apparait : « les disrupteurs » posséderaient le « gène de l’innovateur »… Pour Joël de Rosnay les qualités fondamentales pour les plus grands disrupteurs du XXIème siècle seraient : « le partage, la remise en question, l’observation, le réseautage et l’expérimentation. » permettant « la mise en œuvre de processus conduisant à l‘émergence de systèmes complexes… »  Une nouvelle approche pour aborder la question des « marginaux sécants » du XXIème siècle !

En conclusion Joël de Rosnay émet un pari : « l’idée d’une troisième voie » entre le capitaliste traditionnel et le socialisme dirigiste, comme le suggère Jeremy Rifkin (né en 1945), prospectiviste qui constituerait une nouvelle étape de l’évolution de l’humanité, susceptible de transformer radicalement nos modes d’organisation et notre vision du monde. A noter que les travaux de Jeremy Rifkin sont fortement contestés et discutés.