24. oct., 2018

C'est chose tendre que la vie...

André Comte-Sponville, « C’est chose tendre que la vie…. »

Entretiens avec François L’Yonnet, Paris, le livre de poche, 2017 (première publication 2015), 576p.

Comme pour les soirées « Cafés Philo », basées sur des échanges oraux, pilotées par un philosophe remarquable Francis Sylvestre, j’ai obtenu le même enrichissement intellectuel en plongeant dans la lecture de cet ouvrage conséquent. André Comte Sponville fait œuvre de pédagogie et nous entraine comme notre ami Sylvestre sur les chemins de la philosophie avec dextérité, d’une époque à une autre, en n’oubliant aucun des fondamentaux… L’un comme l’autre nous oblige l’auditeur, le lecteur, à travailler sans relâche… Le texte proposé ici n’est pas un compte-rendu de l’ouvrage mais bien plus une invitation à le lire et même à le conserver car il nous permet de recaler nos références philosophiques à tout moment…

Je me sens très proche d’André Comte Sponville né en 1952… De 8 ans mon cadet, j‘ai eu l’impression d’avoir vécu une histoire parallèle, lui du côté de la culture cultivée, de la confrontation  intellectuelle, et, en ce qui me concerne, du côté de la culture populaire de la confrontation des pratiques socioprofessionnelles… Je me considère souvent comme « un braconnier du savoir » qui a éprouvé par une entrée très tardive à l’Université et qui éprouve toujours le besoin constant d’apprendre, de valider de valoriser de bien maigres acquis… pour rattraper le temps perdu…  André Comte Sponville me stimule et m’invite à faire partager cet enthousiasme.

J’ai lu les Essais de Montaigne très jeune et j’avoue n’avoir pas tout compris et pourtant… il me semble qu’il a marqué, qu’il marque toute ma vie car il m’a permis d’être curieux pour m’indigner et surtout m’émerveiller. Pour être à la mode, dans les années 1970, je me suis « imprégné » de Sartre, là aussi par curiosité, sans tout capter. Quelle joie de constater que dans ce livre Comte Sponville « magnifie » Montaigne et réhabilite Sartre. Montaigne « auteur imprémidité et fortuit » précise …« Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie (en imagination)…  Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne…. » Il se contentait de vivre (A propos…) Alors que pour Sartre « l’histoire de toute vie est un échec ». En conséquence devant ce dilemme Comte-Sponville choisit : Vivre suffit », « Travailler suffit » car au final paraphrasant Montaigne : «  C’est chose tendre que la vie ! » d’où le titre de cet ouvrage !

« Nulle main nous dirige, nul œil ne voit pour nous ; le gouvernail est brisé depuis longtemps, ou plutôt il n’y en a jamais eu, il est à faire : c’est une grande tâche et c’est notre tâche». André Comte-Sponville cite ce passage d’un professeur de philosophie libertaire, mort à 33 ans, Jean-Marie Guyau (1854-1888). Cette pensée coïncide avec les réflexions continues de l’autodidacte que je suis et de mon envie de partager les quelques connaissances acquises au fil du temps…

En lisant cet ouvrage éminemment pédagogique on comprend aisément qu’André Comte-Sponville se veut « un passeur » plus qu’un vulgarisateur et il s’en explique : « On me reconnait souvent la qualité « de passeur ». Tant mieux. Mais ce n’est pas l’essentiel de mon travail ! Que j’aie pu aider certains à comprendre Platon ou Aristote, Epicure ou Epictète, Spinoza ou Kant ou à se faire une idée de leur importance j’en suis heureux. »

Pour l’auteur de cet ouvrage, Montaigne reste omniprésent « car comme « les abeilles pillonnent (butinent) deçà de là les fleurs, mais elles en font après le miel qui est tout le leur». Comte-Sponville ajoute la nécessité de la prise en compte du temps long : « c’est faire entrer la longue durée de l’esprit dans le travail actuel de la pensée. C’est le contraire du présentéisme » de la quête perpétuelle de la nouveauté, qui ont fait tant de tort à notre vie intellectuelle et artistique. »Epicure, Montaigne et Spinoza sont au panthéon du philosophe. Plus surprenant André Comte-Sponville accorde beaucoup d’importance à Marx et Freud. « La dessus, je reste fidèle à Marx autant qu’à Adam Smith et à Spinoza autant qu’à Holbach ou Helvétius. « L’Intérêt, ce n’est pas le diable ! C’est à la fois ce qui nous meut individuellement, et ce qui, socialement nous rend mutuellement dépendants les uns des autres, donc au moins partiellement solidaires, de ce qui nous ‘rassemble’ » ou comme dit Hannah  Arendt, nous empêche de « tomber les uns sur les autres ». Pour ce qui concerne Freud, Comte-Sponville fait partager une découverte simple suite à la lecture de ses travaux : «  Or Freud m’expliquait que ce que j’avais vécu comme un drame singulier, unique, presque héroïque, était en  en vérité d’une confondante banalité. »

Au passage André Comte Sponville apprécie et réhabilite Michel Onfray à mes yeux entre autres, pour ses qualités de travailleur, sa sincérité, son courage et son talent… En même temps il comprend ses détracteurs car cet auteur se veut polémiste, parfois faisant preuve de haine…Comte-Sponville fait état de longs échanges, engueulades pour au final Lorsque le livre sur Freud de Michel Onfray parut : « à m’interdire, en tout cas, d’associer mes critiques à celles souvent si violentes dont il fut alors l’objet »

On s’en doute cet ouvrage est truffé de références et d’apports multiples de tous les philosophes qui comptent y compris dans des approches épistémologiques. Comte-Sponville n’est pas irrévérencieux et accepte les contradictions, reconnait ses méconnaissances. Ce dossier philosophique est articulé autour de trois piliers qui sont pour l’auteur les supports des débats qu’ils suscitent et acceptent. Une ossature qui plait à l’autodidacte que je suis. :

-       « Je suis matérialiste comme Epicure, 

-       rationaliste comme Spinoza, 

-       humaniste comme Montaigne ! ». 

Comte Sponville ajoute la philosophie se fait avec des mots (par des discours et des raisonnements » disait Epicure) et précise : la philosophie est une pratique théorique (mais non scientifique) qui a le tout pour objet, la raison pour moyen, et la sagesse pour but ».C’est sans doute cette philosophie que nous pratiquons tous les premiers lundis de chaque mois aux Cafés Philos ! Ou, pour reprendre une allégorie empruntée à Althusser « à tordre le bâton dans l’autre sens »… Une façon d’atteindre le fond et remonter le chemin de la raison pour atteindre une forme de sagesse au-delà des espérances religieuses, politiques, des espérances spiritualistes orientales… De plus, Comte-Sponville estime « On ne va pas regretter d’être mieux informés qu’on ne l’a jamais été et plus rapidement de ce qui se passe dans le monde ! Montaigne ou Spinoza auraient adoré ça ! »

De belles pages, plus compliquées pour le profane sur la morale et l’éthique et, en même temps, pertinentes pour appréhender notre monde contemporain : « les gens polis et vertueux sont plus facile à aimer que les autres, et ordinairement plus aimant »… Comte-Sponville cite là encore Spinoza : « Nous nous efforcerons à rien, ne voulons, n’appétons ni ne désirons aucune chose parce que nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons. »

Montaigne encore lui a inventé un genre indissociablement littéraire et philosophique, une ode à l’humanisme reprise à sa façon par Comte-Sponville  « l’Humanité n’est pas une essence toute faite ; elle est à la fois une histoire (qui nous fait) et une valeur (qui reste à chaque instant et pour chacun d’entre nous à faire). Pas seulement une espèce (homo sapiens) mais aussi une vertu (le contraire de l’inhumanité), un humanisme pratique plutôt que spéculatif, et moral plutôt que religieux… » 

En conclusion on trouve  une bibliographie concernant toutes les publications d’André Comte-Sponville dont certaines sont abordées dans l’ouvrage. De plus un index impressionnant des noms cités, d’Abraham à Zola, très utile pour approfondir tels ou tels apports proposés par le philosophe tout au long de ce travail impressionnant !

Une proposition pour le lecteur afin d’entrer au mieux dans ce dossier qui fait apparaître « une pensée forte associée aux traits d’une personnalité hors du commun »Elsa Godart (née en 1978), jeune philosophe, psychanalyste et essayiste…

Lorsque l’on a lu les trois premiers chapitres « Devenir philosophe », « Quelle philosophie » « Quelques maîtres » on peut se lancer selon son envie sur les autres chapitres : « Qui parle de bonheur ? », « Civilisations », « Politique », « l’Art », « La morale et l’éthique », « L’éternité parfois » afin d’atteindre le chapitre final : « Philosopher aujourd’hui »

Claude Brette octobre 2018

Diplômé des Hautes Etudes en Pratiques Sociales

Docteur en Sciences de l’Education