24. oct., 2018

Le miracle SPINOZA

Le miracle Spinoza

Frédéric Lenoir, Paris, Fayard, novembre 2017, 282p

 

Frédéric Lenoir est né en 1962. Docteur en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Ecrivain prolixe, auteur d’ouvrages réputés, il estCofondateur, en septembre 2016, de la Fondation SEVE (Savoir Etre et Vivre Ensemble), sous l'égide de la Fondation de France. Une institution qui contribue à former des éducateurs d’ateliers de philosophie et de méditation notamment dans les écoles. Cette fondation se donne également pour volonté de fédérer des projets qui ont un impact sur le savoir-être et le vivre ensemble. Pour information, dans cette institution, nous y retrouvons Boris Cyrulnik mais aussi Jean-Charles Pettier et Michel Tozzi qui sont des philosophes très présents dans le cadre des journées « Tarbes en Philo »

 

Baruch Spinoza (1632-1677) est contemporain du peintre Johannes Vermeer (1632- 1675). D’entrée de jeu Frédéric Lenoir précise que ces deux génies néerlandais ont été reconnues seulement deux siècles après leur décès ; depuis « leur influence est devenue planétaire ». La Haye, Amsterdam étaient à l’époque des villes favorables aux penseurs, par exemple, René Descartes (1596-1650) sera publié en néerlandais !

 

Dans une première partie de l’ouvrage l’auteur effectue une biographie de Spinoza avec un parallèle étonnant car ce philosophe était, aussi, polisseur de verres « je trouve toutefois émouvant de penser que cet homme a consacré ses journées en somme à aiguiser des verres pour l’acuité visuelle et à aiguiser la pensée pour l’acuité de l’esprit humain »

 

Dans les années 1650 Spinoza s’intéresse à la Politique. Depuis 1581, les Provinces unies des Pays Bas fonctionnent sous forme de République. Gouvernées depuis 1653 par un libéral éclairé, Jehan de Witt (1653-1672), ces provinces unies doivent faire face aux modèles de monarchie anglaise de nature calviniste et surtout à la très catholique monarchie française pilotée par Louis XIV (1653-1715). Spinoza n’hésite pas à s’engager dans une lecture critique de la bible. A partir de ces études il va rapidement promouvoir la liberté de penser. Pour vaincre ses préjugés il va  se lancer dans une méthode d’interprétation des livres saints, «  sa parfaite connaissance de l’hébreu biblique, mais aussi de l’araméen, du grec et du latin pour le nouveau testament, comme sa longue fréquentation des historiens de l’antiquité, notamment Flavius Josèphe favorisent évidemment cette immense entreprise ». Ces analyses critiques illustre cette pensée Spinoziste « ne pas de moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre. »  De même pour lui, la théologie  n’est pas au service de la raison (mais de la foi), ni la raison au service de la théologie. » L’une et l’autre ont leurs royaumes propres : la raison celui de la vérité de la sagesse, la théologie celui de la ferveur croyante et de la soumission. » Ces affirmations entraineront  les foudres des religieux orthodoxes juifs, catholiques et même protestants à son encontre.

 

Frédéric Lenoir effectue une lecture critique de l’ouvrage essentiel de Spinoza publié après sa mort et aussitôt condamné. Ce livre écrit en latin est difficile d’accès. La traduction du titre en français « L’Éthique démontrée suivant l'ordre des géomètres ». Frédéric Lenoir précise : « après avoir élaboré une conception moniste (unité indivisible de l’être) de dieu, Spinoza établit dans la foulée une conception moniste de l’être humain, tout aussi révolutionnaire». Ce n’est qu’autour des années 1930 que l’on appréciera le travail philosophique de Spinoza, qui sera considéré, alors, comme l’un des précurseurs du siècle des Lumières. Dans cet ouvrage, pour démontrer ce qu’est l’éthique, Spinoza fait appel à la raison. On ne peut dépasser ce stade imparfait de la connaissance qu’est la représentation imaginative et partielle, d’un fait d’une idée… que grâce au développement de la raison qui s’appuie sur les « notions communes à tous les hommes, car tous les corps ont en commun certaines choses qui doivent être perçues par tous de façon adéquate autrement dit de façon claire et distincte ».

 

Frédéric Lenoir conclut son ouvrage avec les propos d’un autre philosophe, André Comte Sponville : « Il ya plusieurs demeures dans la maison du philosophe et celle de Spinoza reste à mes yeux la plus belle, la plus haute, la plus vaste… » Lorsque l’on sait que Comte Sponville a publié un livre en 2017 intitulé : « c’est chose tendre que la vie… » on comprend aisément que Frédéric Lenoir soit également devenu un « spinoziste » pour « apprendre à sélectionner les rencontres pour favoriser les bonnes et éviter les mauvaises ». En effet, Spinoza nous invite à nous « appuyer sur ce qui nous met dans la joie, nous fait grandir, nous rend heureux, pour nous engager de plus en plus sur les chemins de la sagesse, qui nous conduira de joie en joie, vers la béatitude et la liberté. »

 

Plus que jamais, suite à la lecture de cet ouvrage, je réitère mes modestes ambitions : apprendre sans cesse et faire partager mes coups de cœur en prenant de plus en plus conscience des connaissances qui me manquent… De plus Frédéric Lenoir effectue, lui-même, une étude critique des analyses philosophiques contenues dans son ouvrage en ayant conscience de la grandeur et des limites du spinoziste. Pour cela Frédéric Lenoir cite les détracteurs de la pensée de Spinoza. Par exemple, pour Luc Ferry l’entreprise Spinoziste est délirante… 

 

L’auteur du « miracle Spinoza » n’hésite pas à proposer en postface un échange sérieux et contradictoire avec Robert Misrahi né en 1926, philosophe français considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de Spinoza. De plus Frédéric Lenoir souligne l’aide de Robert Guilani, épistémologue  philosophe, qui s’inscrit dans la lignée d’Epicure et Spinoza. Celui-ci l’a aidé à mieux appréhender les nuances nécessaires pour rédiger un tel ouvrage.

 

Spinoza nous invite au travail comme le rappelle Frédéric Lenoir citant les dernières lignes de l’Ethique : « Si il est vrai, la voie(vers la sagesse et la liberté…) que je viens d’indiquer parait très ardue, on peut cependant la trouver. Et cela certes doit être ardu, ce qui se trouve si rarement. Car comment cela serait-il possible, si le salut était à notre portée, et qu’on pût la trouver sans peine, et qu’il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare.»