6. févr., 2019

La conscience de classe est-elle un fardeau, elle aussi ?

Pour les habitués des « Cafés Philos Tarbais » la lecture de cet ouvrage s’impose. Ce philosophe et sociologue, lauréat de l’Université de Yale, apporte un sang neuf au « Récit de vie » sujet abordé récemment lors de nos rencontres. Dans la foulée d’Annie Ernaux, née en 1940, femme de lettres, dont les ouvrages sont référencés en sociologie, Didier Eribon « montre la déchirure de l’ascension sociale »

De plus ce « Retour à Reims » nous prépare pour l’un de nos prochains « Café Philo » sur la conscience, « la conscience de classe » en l’occurrence.  Suite au décès de son père et des retrouvailles avec sa mère, sans pathos … il découvre, trente après, que celle-ci a repris du travail pour lui permettre de poursuivre des études… Didier Eribon est un fils spirituel de Bourdieu qu’il a connu et avec qui  il a travaillé : «  le fantasme du complot, l’idée qu’une volonté démoniaque est responsable de tout ce qui se passe dans le monde social, hante la pensée critique ».

Effectivement l’auteur fut contraint de fuir son « habitus » social, ce monde de la culture ouvrière, cette « culture du pauvre » dont il avait peur qu’elle lui colle à la peau. Traité « de pédé » par son père et son entourage… à Paris il trouvera les voies et moyens d’assumer cet état de fait. La chance aidant et pour gagner sa vie, il effectuera des piges culturelles à Libération et à l’Observateur ce qui le conduira à rencontrer Foucault, Sartre, Bourdieu et bien d’autres. « Aller à l’Université (Paris La Sorbonne) avait représenté « la voie d’un exil choisi » Ce « Retour à Reims » lui permet d’apprécier et de donner, pour lui, sens à ces « classes dominées », ces « gouvernés », ces « opprimés »… 10 ans avant le mouvement des « Gilets Jaunes » !

Du coup Didier Eribon fait œuvre de sociologue. Né en 1953, il parle de façon sensible et réaliste de la vie de ses parents, de ses frères, des séquelles morales et physiques qu’ils ont  subies dues à leur condition sociale, politique et culturelle. L’Auteur nous propose de belles pages explicatives sur les évolutions de ce monde des années 1960-1980, sous une influence politique du parti communiste. Une influence « assumée, revendiquée, proclamée… » avant l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Depuis tout cela a été violemment bousculé pour déboucher actuellement, peut-être de façon paradoxale, pour les milieux populaires sur la nouvelle défense une identité collective récupérée par l’extrême droite…. « La dignité est un sentiment fragile et incertain de lui-même : il lui faut des signes et des assurances… »

Un livre à lire. Il ne cache rien des implications intimes de l’auteur de tous les acteurs familiaux, connus, rencontrés dans ce récit attachant, y compris des étrangers comme l’écrivain américain John Edgar Widemann (né en 1941). Nous ne sommes pas dans une biographie raisonnée même si ce livre peut se lire comme un roman…  mais bien plus dans un travail de distanciation à visée universelle : « les références culturelles : littéraires, théoriques, politiques…aident à penser et à formuler ce que l’on cherche à exprimer, mais surtout elles permettent de neutraliser la charge émotionnelle qui serait sans doute trop forte s’il fallait affronter le « réel » sans cet écran ».

Claude Brette février 2019