20. mars, 2019

Raphaël Enthoven - Les nouvelles morales provisoires

 

Paris, ed. de l’Observatoire, 2019, 480 p.

Avec l’émission culte « Salut les Copains », La station radiophonique « Europe 1 » a bercé ma jeunesse, mes 20 ans.  Je ne suis plus depuis longtemps un auditeur de cette radio. Je n’ai donc pas suivi les chroniques matinales de Raphaël Enthoven ces dernières années. Par contre, j’ai assisté avec intérêt à la récente intervention de ce philosophe à Tarbes sur le thème « L’Audace de sortir de sa zone de confort » lors d’un colloque proposé par les « Femmes Chefs d’Entreprises » en septembre 2018 ! 

Dans cet ouvrage je retrouve aisément le philosophe qui appréhende le quotidien, qui replace « les choses de la vie » dans le temps long ! Du coup la lecture des chroniques présentées pour illustrer ces « nouvelles morales provisoires » rappelle les débats des Cafés Philo. Sous l’impulsion de notre philosophe local, Francis Sylvestre, nous observons l’actualité dans le temps long à l’aide des regards de l’histoire des idées portées par des philosophes depuis la nuit des temps ! Comme l’indique Raphaël Enthoven dans son avant-propos : « nous luttons justement pour des nuances, dit Camus, mais des nuances qui ont l’importance de l’homme même. »

Pour vous inciter à entrer dans cet ouvrage je vous propose des flashs qui m’ont aidé pour comprendre le sens aussi bien sur le fond que sur la forme de ces 150 chroniques ! Un éclairage original pour tout profane sur les sujets d’actualité qui parlent aisément à chacun d’entre nous. Des exemples : 

-      Raphaël Enthoven, dès l’avant-propos, prend en compte « le terrorisme philosophique » qui assimile l’exercice de la pensée à une logique du pire suivant en cela les thèses de Clément Rosset pour qui : « la pensée ici en œuvre a pour propos de défaire, de détruire, de dissoudre – de manière générale, de priver l’homme de tout ce dont celui-ci s’est intellectuellement muni à titre de provision et de remède en cas de malheur)

-      Raphaël Enthoven ne recule pas devant les obstacles… y compris pour tenter de comprendre le geste d’une alpiniste contrainte d’abandonner son compagnon pour sauver sa propre vie… afin d’illustrer la pensée de Nietzche « l’amour du destin ce n’est pas de se résigner mais d’y consentir ». Raphaël Enthoven fait, aussi, appel à Platon « la nature, n’a pas fait chacun de nous semblable à chacun, mais différent d’aptitudes et propre à telle ou telle fonction. » pour rendre justice à la recherche de l’excellence y compris celle de l’apprenti !

-      Dans le paragraphe « Quelle différence entre l’indépendance et l’autonomie ? », à propos de la question catalane, Raphaël Enthoven cite Spinoza : « l’homme qui est dirigé par la raison est plus libre dans la cité où il vit selon le décret commun, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui même. »

-      Abordant la question du repenti devenu démocrate, il s’appuie sur Han Slo, héros de la guerre des étoiles. Enthoven cite Camus : « il n’y a pas de honte à être heureux. Il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. »

-      -Au passage nous relevons un long « index nominum » qui recense les très nombreux personnages cités tout au long de cet ouvrage. On relève prioritairement tous les philosophes cités dans cet ouvrage. Camus arrive en premier sur 16 pages ; Rousseau : 11 pages ; Rosset : 11 ; Spinoza : 8 pages… De même on note de nombreuses références aux personnalités politiques : Mélenchon sur 13 pages ; Wauquiez : 13 pages ; Macron : 12 pages…

-      Enthoven est clair sur la laïcité : « on peut être laïc en étant celui que l’on veut. La laïcité n’est pas un don dont les traditions seraient des brins. La laïcité n’est pas une qualité. C’est une idée qui transcende toute forme de particularisme, au profit de l’humanité et du droit que nous avons de vivre, d’agir, de croire ou de ne pas croire, en conscience, et comme nous le souhaitons. » L’auteur étaie son propos dans plusieurs paragraphes mettant notamment à mal la pensée de notre président de la République sur une approche controversée « entre une laïcité d’abstention et une laïcité de confrontation » Une référence prônée par Paul Ricœur : « qui ne préfère pas une laïcité à une autre mais il redoute l’importance du domaine de la laïcité d’extension qui deviendrait une religion d’état ! »

Au final on retrouve les raisons pour lesquelles Raphaël Enthoven a réalisé ces « nouvelles morales provisoires » A la fin de l’ouvrage dans les remerciements il s’adresse à ceux qui l’ont provoqué pour réaliser ce travail :

-      « Aux victimes qui font commerce de leurs cicatrices pour dénier aux autres le droit de parler ;

-      Aux belles âmes satisfaites d’avoir de nobles intentions ;

-      Aux gens qui croient qu’il suffit d’être rigide pour être ferme ;

-      Et à tous ceux qui, par leur mauvaise foi m’ont donné non pas du fil à retordre, mais du grain à moudre… »

« Refaire le monde ou l’empêcher de se défaire ». Nous attendons avec impatience la confrontation entre Raphaël Enthoven, Alain Badiou et Adèle Van Reeth lors de la 4èmeédition de Tarbes en Philo !

 

Pour cela il convient :

-       soit d’éviter de devenir des caméléons pour se fondre dans l’anonymat (Céline) ;

-       soit de ne pas être « chosifié de son vivant » (Sartre)