18. avr., 2019

Refaire le monde ou l'empêcher de se défaire ?

 

Tarbes en Philo 12/13 Avril 2019

Après l’ouverture des travaux de la journée par la Présidente Rose Marie Chevalier, dans un premier temps, le matin, il revenait à la marraine de Tarbes en Philo de présenter nos deux intervenants : Alain Badiou et Raphaël Einthoven. Puis, dans un deuxième temps, d’annoncer le sujet de ce 4ème« Tarbes En Philo ». Comment définir ce Monde dans lequel nous vivons ? Nous avons relevé quelques interrogations liminaires proposées par Adèle Van Reeth :

-      Le Monde commun : la mer, la pluie, le désir de lutter contre la mort…

-      Un Monde, Patrie de l’Humanité…

-      Le Monde comme une idée, une énigme car moins n’est rien évident de ce qu’est le Monde…

-      Pour Emmanuel Kant, comment croire au Monde par un bon usage du doute ?

-      Pour Hannah Arendt, le Monde est ce qui nous accueille et ce que nous allons laisser…

Au final, au-delà  de l’art de vivre, dans un temps bousculé pour les nihilistes, d’une fin du Monde envisagé par « les déclinistes », comment édifier un Monde pour perpétuer la vie et créer un « nouvel » espace commun ?

Alain Badiou a proposé, clairement, une alternative radicale pour construire cet « espace Monde » pour un bien commun et un bon usage pour tous. Il s’inscrit dans une visée historique remontant au néolithique… Les événements actuels sont donc des épiphénomènes au regard de ce temps long. Toutefois avec la question du changement  climatique, ce philosophe prend  conscience que nous entrons, peut être, dans une nouvelle ère annoncée par des scientifiques « l’anthropocène ! »

Alain Badiou propose un guide stratégique « ambitieux » pour un avenir « lointain ? » autour de 4 points :

-  Organisation de la vie autrement, y compris par l’abolition de la propriété privée (Platon). Le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire ! « Arracher l’appareil productif au contrôle de la propriété privée ! »

-  Lutter contre les divisions mortifères du travail en structurant différemment l’organisation de la Production… en finir «  …entre taches de direction et taches d’exécution… entre travail intellectuel et travail manuel ! »

- Lutter contre les nationalismes et pour cela unir l’humanité par la mise en œuvre d’une coexistence. « …les prolétaires n’ont pas de patrie… »

- Faire disparaitre l’Etat en le remplaçant par des mises en relation des groupes sociaux afin de tisser de nouvelles relations à l’échelle du Monde à partir de réalités locales. « …en diluant l’Etat dans des délibérations collectives… »

Quelle Révolution est à envisager pour créer un chemin nouveau en rendant possible ce qui est impossible ? Alain Badiou précisant : l’impossible est populaire alors que pour le capitalisme, tout est possible ! Du coup comment rendre possible, l’impossible ? L’impossible unique source de créativité ?

Ce fut plus difficile de capter la présentation alerte, quasi théâtrale, de Raphaël Enthoven. Pour lui déjà Pindare, poète grec du Vème siècle av. JC, aurait épuisé le champ des possibles ! Comment croiser le champ du réel avec les chants du possible ? Reprenant à son compte les travaux d’Albert Camus, Raphaël Enthoven va exprimer une thèse sur le compromis en s’appuyant sur le triptyque « camusien » : L’Absurde, la Révolte l’Amour.  Que penserait Camus aujourd’hui face aux désordres climatiques alors qu’à la sortie de la guerre il fut un spectateur engagé qui ne supportait pas les déchirements algériens et les risques atomiques ? Il convient donc de rechercher, en même temps, à combattre la laideur, à construire la liberté par la justice sociale et à développer l’amour au-delà de la révolte… Trois principes qui font que l’on devient plus fort qu’il n’y parait individuellement et collectivement. Raphaël Enthoven nous invite à une réflexion de l’ordre de la raison et de l’approfondissement de la penséepar, comme le propose Camus, rechercher une analyse subtile entre le oui et le non. « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? un homme qui dit non. Mais si il ne refuse pas c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement »(L’homme révolté, 1951)

Le décor fut planté le matin pour la dispute philosophique passionnée et passionnante de l’après-midi. Nous avons pris conscience, me semble-t-il, qu’au-delà des approches diversifiées, voir conflictuelles, la philosophie est source de bonheur à défaut de sagesse !

Arguments contre arguments, avec citations à l’appui, les deux débatteurs n’ont pas manqué de parler de sophisme (talent de l’orateur au détriment de la vérité) singulièrement par Alain Badiou face aux envolées lyriques de Raphaël Enthoven. D’un revers ce dernier contestant les prises de position totalitaires d’Alain Badiou au regard de régimes communistes. Tout deux, au final, se réconciliant sur la nécessité d’assumer ses  doutes et ses peurs !

A partir de l’analyse de la question actuelle des Gilets jaunes, Alain Badiou reconnait l’importance du mouvement même si il est minuscule au regard du temps historique invoqué le matin.  Il propose une grille d’analyse en 3 points :

-      Cet événement est compréhensible. Il salue les solidarités vécues suite à une expression des douleurs vécues par nombre de nos concitoyens…

-      Un mouvement incapable de se transformer pour accéder à une vision politique…

-      Un mouvement instrumentalisé   par les extrêmes. « Aujourd’hui tout ce qui bouge n’est pas rouge ! »

Pour Alain Badiou, si parfois, nous allons vers une égalité des droits nous nous éloignons de plus en plus de l’égalité des chances… Pour faire face le philosophe estime que nous avons besoin de Compétences et surtout de Discipline, sans Discipline pas de Politique… Pour cela la mise en place de procédures est nécessaire…

Pour Raphaël Enthoven nous sommes dans une période « pré politique » où il faut démêler le vrai du faux, rechercher le Compromis. Il reconnait qu’avec les médias l’éloquence peut l’emporter. Il fait appel à Montaigne pour estimer qu’il convient d’avoir « un esprit affirmateur » pour défendre ses idées…

« Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. » (Le Mythe de Sisyphe, A. CAMUS,1942)

Il convient également de souligner les interventions pertinentes des deux philosophes qui ont accompagné les groupes de travail de la veille :

-      Michel Tozzi qui a animé avec bonheur un atelier avec des enfants et de jeunes adolescents au Collège Paul Eluard sur un sujet difficile : « Comment le monde dans lequel nous vivons peut-il devenir plus juste ? ». Dans son compte-rendu il a surtout indiqué la méthode avec laquelle il animait ces ateliers philos avec des jeunes. Pour lui il s’agit d’un apprentissage supplémentaire pour l’acquisition du respect de la parole dans des échanges argumentés…

-      Christophe Baudet, pour sa part, se trouvait à la CCI pour  animer une thématique tout aussi ambitieuse : « La Philosophie peut-elle aider l’entreprise à se refaire ? » Ayant assisté à cet atelier nous avons bien compris la question de la dimension de l’entreprise privée multinationale, de la PME et de l’entreprise publique ! Elles sont toutes confrontées à la Mondialisation et, en même temps, inscrite dans le tissu local (y compris pour les grandes entreprises qui jonglent -entre vie et mort- avec des installations localisées de par le Monde….) La recherche philosophique est bien celle de la reconnaissance de tous (patrons, employés salariés…), reconnaissance individuelle et collective couplée à la non moins nécessaire recherche de liberté pour exister au-delà des aspects économiques et surtout financiers si prégnants aujourd’hui !

En conclusion je reprends une synthèse que j’avais effectué en 2017 suite à un retour sur l’œuvre de Camus pour dépasser le dilemme sartrien de la moitié du XXème siècle «. Le monde est iniquité ; si tu l’acceptes, tu es complice, si tu le changes tu es bourreau » (Le Diable et le Bon Dieu 1951). Pour cela je m’appuie sur l’exposé de Raphaël Enthoven de ce jour, des travaux lus dans la Presse, visionnés sur youtube : https://lesmardisdelaphilo.com/.../première-conférence-de-Raphaël-enthoven-sur-albertCamus)

Adèle Van Reeth et Raphaël Enthoven, se sont beaucoup inspirés des écrits d’Albert Camus. Pour eux les travaux de ce prix Nobel sont porteurs aujourd’hui pour rechercher les voies et moyens de sortir de cette crise de civilisation dans laquelle nous nous trouvons.

-        l’absurde, la rencontre entre le silence et le sens pour la recherche inlassable de la liberté ; 

-       la révolte, la meilleure façon de vivre pour construire une égalité réelle et pas seulement égalitaire ; 

-       l’amour, une reprise sans fin du réel, gage de cette nécessaire fraternité qui nous lie dans l’espace et le temps !

 En contre point, et pour rester dans l’esprit de cette dispute philosophique, je vous invite également à lire l’essai d’Alain Badiou et d’Aude Lancelin « Eloge de la Politique » qui présente clairement la pensée philosophique d’Alain Badiou telle qu’elle a été présentée lors de cette journée.

Maintenant « la balle est dans le camp » de chaque citoyen, de chacun d’entre nous, pour « Refaire le Monde ou l’empêcher de se défaire »