27. mai, 2019

La nuit, j'écrirai des soleils. Boris CYRULNIK

La présence de Boris Cyrulnik dans des émissions télévisuelles, récemment, lors de la « Grande Librairie » ou « C Politique » sur la 5, est remarquée et remarquable. Quelque soit la dureté du thème abordé on se trouve réconforté par la clairvoyance de ses propos et son respect des interviewers comme des débatteurs…

Avec cet ouvrage, ce neuropsychiatre, cet humaniste… nous entraine dans un nouveau récit. Il nous convie à entrer dans un monde plein d’émotions « Je ne suis plus seul au monde, les autres savent, je leur fais savoir. En écrivant j’ai raccommodé mon moi déchiré ; dans la nuit, j’ai éclairé des soleils. »

Ce livre peut se parcourir presque comme un roman. En même temps, il est truffé de références scientifiques. Par ailleurs Boris Cyrulnik fait une œuvre d’interprétation plus que de vulgarisation pour proposer une création qui secoue notre moi profond et nous invite à une approche plus apaisée, plus résiliente des difficultés rencontrées par nous-mêmes et nos proches tout au long de la vie… « Deux grands dangers menacent la mémoire. Le premier, c’est de ne pas avoir de mémoire, ce qui nous fait vivre dans une tombe. Le second, c’est d’avoir de la mémoire et de nous en rendre prisonnier. La seule bonne stratégie, c’est d’élaborer, se donner de la peine, afin de donner du sens aux faits. »

Boris Cyrulnik aborde les difficultés rencontrées par tous les traumatisés de la vie singulièrement celles et ceux qui ont souffert dès l’enfance car cela fut et reste au centre de ses préoccupations de neuropsychiatre. Son discours est emprunt d’humour et permet à tout un chacun de tenter de comprendre en facilitant l’accès aux découvertes scientifiques actuelles : « Dire à un enfant carencé : « n’ai plus peur je suis la » marche mieux que : « je vais stimuler les noyaux dorso-médians de ton thalamus » Cela revient au même mais la formulation descriptive (je suis là) est mieux comprise dans le monde psychique de l’enfance. La psychothérapie doit d’abord être sécurisante avant de donner sens ».

Lors de mes études en psychosociologie dans les années 1970-1980 l’étude des travaux de Jean Piaget (1896-1980) et de Konrad Lorenz (1903-1989) était une nécessité absolue… Boris Cyrulnik n’aborde pas les travaux de Piaget. Sans doute les recherches scientifiques actuelles, à l’aide de l’imagerie médicale entres autres, dépassent largement les trois stades décrits par Piaget : sensori-moteur (naissance à moins de 2 ans) ; préopératoire (2 à 7 ans) ; opératoire concret (7 à 12 ans). Par contre Boris Cyrulnik montre son intérêt pour l’éthologie et l’analyse des systèmes complexes : « Ces grands innovateurs Konrad Lorenz (1903-1989), Henri Laborit, Edgar Morin, ont modifié la culture scientifique en agissant sur l’imaginaire sociale à l’aide de livres partagés avec le public… L’art et la science donnent à voir. » Boris Cyrulnik précise sa pensée en présentant les travaux d’Henri Laborit : « Grâce aux marmottes, laborit a découvert une molécule qui a permis… de développer la psychothérapie ! Si ce n’est pas un raisonnement systémique, ça ! »

Surprenant de trouver, pèle mêle, des décryptages explicatifs, proposés par ce neuropsychiatre, à partir des récits de vie. On approche ainsi le contexte sur le devenir artistique de certains auteurs de premier plan : Anne Sylvestre côtoie Christine Orban, Gérard Depardieu, Romain Gary… Boris Cyrulnik s’arrête bien volontiers sur des cas extrêmes comme celui de Jean Genet « qui se sent si bien dans ses rêves qu’il finit par acquérir un dégout du réel »… Si certaines personnalités ont vécu les affres des camps de concentration (Germaine Tillon, Primo Lévi…), d’autres ont perdu leurs parents très jeunes (Pérec, Rimbaud, Artaud, Tolstoï…) tous ont surmonté leurs traumatismes, comme l’auteur lui-même, pour, au-delà de la nuit, écrire des soleils et/ou « sous la boue, avoir des rêves dorés »… « Cela explique pourquoi les traumatisés peuvent écrire des chansons, des romans ou des essais où ils expriment leurs souffrances, alors qu’ils sont incapables d’en parler face à face »

Au final ce livre s’adresse à tous les chercheurs (neuropsychiatres, psychologues…), les pédagogues, les parents confrontés à des difficultés liées à l’éducation de bébés, de jeunes enfants victimes de défaillances, fussent-elles passagères. Avec Boris Cyrulnik l’espoir veille. Au-delà de l’inné et de l’acquis, « quand on survit dans une situation de contrainte on s’y adapte en vivant à cloche pied ». Enfin et surtout ces observations et ces analyses, à partir des récits de vies, intégrant la conception et les premières années de la vie, permet individuellement et collectivement de donner sens aux faits présents, passés et à venir. «L’empreinte du milieu marque un circuit personnel, une véritable signature, et c’est avec un cerveau ainsi marqueté que le sujet devra établir des transactions avec son milieu. »

Boris Cyrulnik invite chacun d’entre nous à dominer nos traumatismes, nos peurs, nos « mal être » pour écrire des soleils !!! Et, ainsi, établir des ponts avec des réels partagés… « L’effort d’écrire modifie l’histoire » ajoute-t-il.

Claude Brette 9 mai 2019