6. sept., 2019

Comment marchent les philosophes ? de Roger-Pol DROIT

Roger-Pol Droit était l’invité d’honneur de la deuxième session de Tarbes en Philo au printemps 2017 sur le thème « Les différents « nous » humains. Constructions, évolutions, tensions. » Le Philosophe nous invitait à « découvrir la diversité des liens humains, qui définissent plusieurs de grands types de « nous » (entre autres : famille, amis, amants, langue, terroir, Etat, humanité, ensemble des vivants). Chaque personne se rattache à des quantités de nous différents, mais on oublie la pluralité de nous qui habite chacun, alors qu’elle est vitale. » Avec cet ouvrage Roger-Pol Droit nous engage à développer une conduite plus personnelle en faisant appel à Nietzche « on voit à la démarche de chacun s’il a trouvé sa route. L’homme qui s’approche du but ne marche plus, il danse. »

Quasiment à mi-parcours de cette œuvre, Roger-Pol Droit précise son projet : « La pensée philosophique, une façon de marcher ? ». Il nous encourage à suivre nombre de philosophes qu’il a « fréquentés de longue date. « Grecs, Romains, Indiens, Chinois, Tibétains, Hébreux… » Du coup il conduit le lecteur sur les pas de ces penseurs qui ont marqué leurs passages dans le temps et l’espace… Roger-Pol Droit avoue avoir partagé leur compagnie. « … Sils me sont familiers, je dois vous faire une confidence : je ne les avais jamais vus marcher auparavant. Ou plutôt, je n’avais rien remarqué. » C’est bien tout l’intérêt  de cet essai. Roger-Pol Droit convie le lecteur à l’accompagner dans cette longue marche. D’une lecture aisée, tout un chacun devrait trouver son miel dans les propos alertes qui illustrent la rencontre des personnalités hors normes choisis par l’auteur. Un cheminement dans le temps et l’espace avec des philosophes plus ou moins connus ou reconnus… Une invitation à entrer sur les sentiers de la Philosophie.

Qui y-a-t-il de « commun » entre le marcheur sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, le randonneur sur les pentes pyrénéennes, le flâneur dans le jardin remarquable, le jardin Massey à Tarbes. Rousseau cité par l’auteur nous indique un possible : « La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées ; je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit ».  De façon tous les philosophes depuis l’antiquité ont voyagé… Cela fut encore plus vrai à partir du Moyen-âge de la Renaissance et du siècle des Lumières… Etant sensible à la pensée de Montaigne, Roger-Pol Droit précise : « Montaigne aime la marche. Il le dit et y insiste » y compris en effectuant les cent pas dans sa librairie autour de son bureau… De même pour Descartes à propos du discours de la méthode (methodos : poursuite ou recherche d’une voie) : « Dans ce mot il est question de chemin : odos en grec ancien, c’est une route, un sentier, un itinéraire à suivre. ». Chemin faisant on découvre que Marx disciple d’Hegel aimait la marche. Son gendre, après sa mort, Paul Lafargue écrit : « … c’est au cours de ces marches à travers les prairies qu’il fit mon éducation économique. Il développait devant moi, sans peut-être le remarquer, tout le contenu du capital au fur et à mesure qu’il l’écrivait. »

Enfin rêvons comme Apollonius de Tyane (16-96 ap.JC.) en suivant l’interprétation de Roger-Pol Droit : «  toute la terre lui appartient, dit-il. Pas parce qu’il la possède. Pas non plus parce qu’il en serait le roi. Mais pour cet unique motif : il peut y marcher partout, en tous sens et librement. Sans souci des frontières des empires ni des royaumes. ». On l’a compris au fil des pages nous découvrons des anecdotes, des réflexions philosophiques qui conservent tout leur sens dans notre monde contemporain. Rejoignons Roger-Pol Droit pour « marcher en philosophe »  « Je ne cesserai de toujours aller de l’avant, tant qu’un pas me sera possible, qu’un souffle de vie me portera. Dans cette marche, j’ai conscience de parcourir un fragment infime de l’espèce humaine. Car l’infini n’a pas d’issue, puisqu’on n’en sort jamais, qu’on y marche toujours. Et c’est bien ainsi. »

Dans cette contribution nous avons extrait des exemples parmi plus de 20 récits « allègres et virtuoses » selon l’éditeur. Une proposition littéraire qui nous entraine à une excellente révision des cours de philosophie suivis par certains d’entre nous dès la fin du secondaire. Une lecture aisée pour les autodidactes qui découvrent et/ou approfondissent leur connaissance du monde dans lequel ont cheminé les philosophes.

Note : Je « dédie » avec émotions, ce compte-rendu à deux amies, Marcelle et Monique qui m’ont fait découvrir cet ouvrage stimulant. Une invitation pour être à la hauteur de leur dynamisme physique et psychique pour affronter « allégrement »,  très régulièrement, entre autres,  les Chemins de Saint-Jacques de Compostelle… à la recherche de l’infini…  pour rejoindre les pas de Roger-Pol Droit  !

Claude Brette (Septembre 2019)