10. mai, 2020

En 2020, mourir est devenu inacceptable ? - Claude BRETTE

 Le philosophe cherche sans répit ce qui est et pas seulement ce que l’on croit…  la pandémie actuelle nous renvoie à l’étude du paradoxe vécu par Socrate : condamné à mort par les hommes, il se suicide de son propre fait !  A l’issue d’une existence bien pleine, comment continuer à apprendre à vivre face à la tragédie provoquée par cette attaque virale sournoise ? Comment être lucide vis à vis de la tragédie environnementale qui nous attend ? « Le pessimisme de l’intelligence » nous invite, selon Socrate, à toujours  « philosopher pour apprendre à mourir ». Nous sommes conscients que plus nous entrons dans la vieillesse, plus la possibilité d’un temps retrouvé s’estompe ! Es-ce que pour nombre d’entre nous la philosophie, ce vagabondage intellectuel qui accompagne toute existence, va-t-elle nous permettre cette mobilisation de nos neurones face à l’affaiblissement de nos capacités immunitaires ?

Nietzsche va-t-il nous permettre d’oser chanter la joie de l’incertitude pour les jours à venir mais surtout pour les générations qui nous suivent ? Une sagesse philosophique nécessaire pour entrer dans des projets durables conformes à nos existences vécues et à nos pensées fortifiées au fil des ans. Avec ce philosophe nous entrons dans des dynamiques paradoxales qui alimentent chacune de nos vies. D’un côté, nous glorifions l’Individu, le Grand Homme qui permet d’atteindre le tragique, la mort en l’occurrence… En même temps, et on le constate aisément aujourd’hui, comment l’individu, l’esprit libre, peut-il s’affranchir du Milieu dans lequel il baigne, la Mode promu par des réseaux sociaux, des enquêtes d’opinion, le Moment présent anxiogène ? (Comment prendre de la distance avec ces « 3 M » chers à la pensée de Nietzsche). A tout âge nous avons besoin de cette énergie intrinsèque pour finaliser notre essence de vie. Comment transmettre aux plus jeunes ces pulsions joyeuses pour affronter chacune de leur vie à venir par le dépassement de soi ?

 

Nietzsche nous invite à un retour aux fondamentaux constitutifs de notre personnalité et ce, sans doute, en totale opposition avec les thèses « modernistes » du développement personnel dispensées par des coaches, maîtres à penser, tenants du « lâcher prise » ; un nihilisme dangereusement passif. Nouveau paradoxe pour ce philosophe considéré comme l’un des pères de la psychologie du XXème siècle… Pour Nietzsche une volonté de se surmonter par le courage qui permet à l’homme d’accéder à sa propre éternité. Du coup ses écrits sont ceux d’un éducateur qui résiste à son propre enseignement pour libérer l’élève pour qu’il accède à son vrai moi. De plus l’éducateur donne envie à l’élève de se libérer de l’emprise du maître afin d’apprendre tout au long de la vie : Nietzsche, un précurseur de l’Education permanente tout au long de la vie et ce jusqu’au dernier jour ?

 

Entre l’inné et l’acquis, une conviction : nous sommes surtout imprégnés d’une culture liée à des apprentissages construits au fil du temps. L’accès aux données mondialisées augmente, de façon exponentielle nos connaissances, avec l’aide des contenus des centres serveurs multiples et variés, contenus  bien supérieurs à ceux du « petit Larousse » de mon enfance ! L’emmagasinement de nouvelles connaissances nécessite une vigilance accrue. La pratique philosophique nous invite à prendre de la distance sur la  place prépondérante donnée aux apparences, aux fantasmes qui cachent les réalités… La pandémie actuelle nous alerte pour montrer que la société, du local au mondial, existe réellement ! Conserver jusqu’à son dernier souffle l’esprit critique pour tout à la fois s’indigner et s’émerveiller. Rester attentifs à de nouvelles approches culturelles comme une « slow culture » naissante, proche des préoccupations du plus grand nombre, complémentaire de cette culture cultivée, cette inaccessible étoile pour ma génération !  

La philosophie n’est ni la Politique, ni la Science, mais, en même temps, elle aide, depuis la nuit des temps, à se connaitre et contribuer à la recherche d’un meilleur contrôle de soi. Chemin faisant, une connaissance améliorée de notre moi individuel nous conduit à une approche plus collective du devenir de notre humanité.  La Science nous aide à mieux mesurer nos forces et nos faiblesses… Les politiques, pour leur part, se doivent d’assumer la gestion de notre relation au vivant, aux écosystèmes naturels et à leur diversité biologique. Une responsabilité incommensurable individuelle et collective pour faire face aux enjeux planétaires qui attendent l’homme. La philosophie des lumières, entre autres, nous invite à garder le cap de la Raison ! Comme Spinoza « avec fermeté j’entends le désir par lequel on s’efforce de conserver son être d’après le seul commandement de la raison». De plus convaincu par ce philosophe que « par générosité j’entends le désir par lequel on s’efforce, d’après le seul commandement de la raison, d’aider les autres et de s’unir à eux par amitié ».

Pour conclure cette ode à la vie, dans cette période angoissante, singulièrement pour les plus anciens d’entre nous, j’ai découvert cette phrase d’Etty Hillesum, née en 1914, jeune juive néerlandaise décédée au camp de concentration d’ Auschwitz en 1943 : « En excluant la mort de sa vie, on ne vit pas à plein et en accueillant la mort au cœur de sa vie, on s’élargit et on enrichit sa vie. »