14. juin, 2020

La fin du courage - Cynthia FLEURY

Je suis de ceux qui apprécient les interventions radiophoniques et télévisuelles de cette philosophe hors normes… En entrant dans la lecture de cet essai, je ne suis pas déçu… Mon courage fut mis à l’épreuve. Au cours de cette lecture j’ai souvent failli chuter face aux multiples références littéraires et philosophiques présentées par l’auteure. Des connaissances qui me sont souvent très imparfaites, insuffisantes et même inconnues. Au final je ne suis pas déçu car j’ai retrouvé tout au long des pages toute la vitalité nécessaire pour assouvir ma curiosité et mon apprentissage continu du champ philosophique.  

Très vite on s’interroge : pour quelle raison Cynthia Fleury n’a-t-elle pas mis de point d’interrogation au titre de cet ouvrage ?  La philosophe précise qu’en explorant la fin du courage nous entrons dans une « épreuve initiatique politique et morale… sans incertitude… », en connaissant « les affres d’un tel parcours… celui du découragement profond… »

Effectivement nous affrontons un rendez-vous secret entre le courage et la peur. Cynthia Fleury clarifie le sens de cette recherche « vivre la peur devient la maxime du courage. Vivre la peur, et là aussi, se tenir à côté. Aristote, dans son examen du courage, va plus loin et aime à distinguer le vrai du faux courage. ». Naturellement cette philosophe convoque nombre d’entre eux tout au long de cet essai,  Bachelard, Jankélévitch, Nietzche mais aussi Sartre et Arendt entre autres… De plus, en sa qualité de psychanalyste, Michel Foucauld est omniprésent. Pour ma part j’ai retrouvé avec plaisir Montaigne « Etre courageux devient alors l’autre versant d’une sagesse » et surtout Camus : « Seul celui qui éprouve et l’effort de Sisyphe et la peur du diable est courageux. » Avec surprise de ma part, Cynthia Fleury convoque longuement Victor Hugo qui, pour elle, « n’est pas le poète retiré des affres du monde. Il est  celui qui a affronté tous les « dires vrais », parrèsiastiques, politico-poétiques. »Chemin faisant j’ai découvert le vocable « parrèsiaste » qui, en philosophie, est celui ou celle qui pratique la libre parole, le franc-parler…

La version initiale de la « Fin du courage » est parue en 2011. Dans  les nombreuses pages consacrées à la politique du courage Cynthia Fleury aborde  l’éthique du politique qui pour elle est « l’incomplétude de la justice et du courage ». La question du populisme est très présente  dans cet essai. La philosophe explicite son propos « la parrasêstia n’est pas affaire de communication, elle relève de l’adoxia. Autrement dit, elle prend le risque de déplaire (et non pas de plaire en déplaisant ou en provoquant, voie de la communication polémique à tendance blasphématoire et populiste) » De belles pages sont consacrées par Cynthia Fleury pour étayer « l’électoralisme ou la forfaiture du courage ». Une thèse développée à partir des travaux de Victor Hugo (œuvres complètes singulièrement les pages consacrées à  « Napoléon le petit ») fervent défenseur du suffrage universel. Pour Cynthia Fleury « L’étude du courage politique et moral se présente comme un enjeu révélateur dans la mesure où il dit la norme par son absence et sa rareté et l’exceptionnalité par sa concrétisation. L’étudier participe d’une théorie éthique plus globale.

Née en 1974, Cynthia Fleury est psychiatre de formation, titulaire de la chaire de philosophie à l’Hôtel Dieu à Paris (une première) et professeure titulaire de la chaire Humanités et santé au Conservatoire National des Arts et Métiers. « Face à la falsification du courage : la fin du peuple et le déshonneur des élites ? » sujet d’une cruelle actualité on peut appréhender la question sur les sociétés de défiance qui sont des sociétés du déshonneur. Cynthia Fleury fait appel aux travaux de Michel Foucault pour montrer que la franchise et la sincérité de l’être humain ne se réfèrent pas seulement à des qualités psychologiques mais également à des dimensions politiques. Pour cela il convient d’interroger le rapport entre démocratie et vérité mais également la question éthique à partir du moi, du soi et de la vérité… Du coup on comprend aisément que Cynthia Fleury cite Camus, lors de son éditorial courageux de Combat, le 22 août 1944 : « Nous ne sommes pas des hommes de haine. Mais il faut bien que nous soyons des hommes de justice (…). Il n’y a pas deux politiques, il n’en est qu’une et c’est celle qui engage, c’est la politique de l’honneur. » Cynthia Fleury conclue : « Car si l’homme téméraire est toujours solitaire, l’éthique collective du courage est seule durable ».