28. août, 2020

Les conspirateurs du silence - Marylin MAESO

Marylin Maeso, « Les conspirateurs du silence » , 

Paris, Ed. de l’Observatoire, 2018, 172p.

Normalienne, agrégée de philosophie, cette jeune trentenaire s’est déjà fait connaitre lors d’interventions d’émissions radios et TV. Marilyn Maeso se revendique haut et fort de la pensée camusienne : « Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et  dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde ». En affichant cet extrait d’Actuelles « Le siècle de la peur » en exergue de cet ouvrage, la référence à Albert Camus est actée. Du coup la problématique annoncée dans le titre de ce livre s’éclaire !

Nous ne pouvons pas passer « sous silence ! » le fait que ce premier ouvrage de Marylin Maeso est publié dans la collection « La Relève » dirigée par la marraine de « Tarbes en Philo » : Adèle Van Reeth !

 « Ce n’est pas par hasard  si on ne peut plus rien dire » : pour la philosophe cette formule est souvent celle des intervenants que l’on entend le plus dans les médias entre autres, premier paradoxe selon elle ! C’est la raison pour laquelle Marilyn Maeso consacre de nombreuses pages au fonctionnement du réseau Twitter. D’entrée de jeu elle en estime qu’on peut « tout à fait s’engueuler, sans cesser de se respecter ». Pour l’auteure cette mise en tension trouve toute une expression, surprenante, dans l’étude critique qu’elle effectue longuement sur les travaux de Houria Boutelja. La philosophe ne conteste pas la cohérence des propos tenus par ce leader des « Indigènes de la République ». Par contre, Marilyn Maeso contre argumente, pieds à pieds, suivant la cohérence du philosophe qui doute… Il s’agit bien de  « casser le miroir des certitudes » pour retrouver le sens du dialogue : « Je suis pour la pluralité des positions. Es-ce qu’on peut adhérer au parti de ceux qui  ne sont pas surs d’avoir raison ? Ce serait le mien. Dans tous les cas, je n’insulte pas ceux qui ne sont pas avec moi. » Albert Camus. Via cette approche critique des « Indigènes de la République », Marilyn Maeso nous propose d’entrer dans le monde de l’essentialisme : le primat de l’essence sur l’existence, de l’inné sur l’acquis… Un questionnement contemporain de thèses qui reviennent sur le devant de la scène. Celles-ci furent  développées, entre autres, par Platon et Saint Augustin en leur temps. Thèses « radicalistes » qui conduisent aujourd’hui à déboulonner les statues car on ne met plus en cohérence les situations complexes dans leurs contextes historiques....

Marilyn Maeso propose de belles pages pour une lecture philosophique actualisée de nombreux philosophes (Socrate, Platon, Nietzche, Bachelard, Bergson, Sartre…) afin d’analyser, de relativiser les dérives actuelles des réseaux sociaux. A partir de sa connaissance et surtout de sa pratique de Twitter, l’auteure fait une fois de plus appel à Camus pour étudier « la violence confortable » impulsée par ce mode de communication. En effet Camus souligne « … je ne dis donc point qu’il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique en effet. Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence, que cette légitimation vienne d’une raison d’Etat absolue ou d’une philosophie totalitaire ». Marilyn Maeso est consciente que l’on ne peut pas forcément débattre de tout avec tout le monde. Pour autant, les propos contenus dans cet ouvrage sont des appels constants aux débats contradictoires garants de la démocratie ! 

La bibliographie et surtout la sitographie de bas de page est pour les plus anciens d’entre nous une nouveauté assumée qui inscrit cet essai dans son temps… Les citations d’articles d’actualité, les citations de personnalités contemporaines, apparaissent sous leurs références numériques… Dans le même esprit, Marilyn Maeso ouvre une réflexion sur l’épistémologie scientifique, sujet d’actualité. Partant des travaux originaux du philosophe François Dagonet (1924-2015) sur l’histoire mouvementée et complexe de la classification du vivant (botanique, zoologie…), Marilyn Maeso nous interroge, à la suite de Karl Popper (1902-1994), philosophe des sciences, sur la « falsifiabilité » d’une théorie …

Au-delà  des polémiques stériles, des procès bâclés… de la conformité silencieuse… Marilyn Maeso nous entraine dans une critique des faits et actes de notre monde actuel. S’appuyant sur ses acquis philosophiques, elle nous invite à décrypter les paradoxes qui inondent notre quotidien. Il n’y a pas que le titre qui soit attractif « Les conspirateurs du silence », la nature de cet essai, imprégné de constats actuels, est de l’ordre de L’Education Populaire, abordable pour le plus grand nombre. De mon point de vue, il entre aisément dans la bibliothèque de l’autodidacte curieux !