5. oct., 2020

Philosopher par temps d’incertitudes !

 

« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter » Kant

Introduction :

Propos d’un autodidacte qui s’est formé essentiellement à partir de lectures diverses et variées depuis son enfance,  de  pratiques socioculturelles depuis son adolescence, et, surtout, avec l’appui d’un esprit curieux qui demeure, pour l’instant, intacte au soir de sa vie ! Notre génération est frappée de pleins fouets par les attentats de 2015 et de façon encore plus prégnante par la Covid 19 ! Comment, aujourd’hui, continuer à prendre les chemins de traverses pour surmonter ces situations anxiogènes ? La philosophie peut-elle nous aider ?

I/ Qu’est-ce que tout cela veut dire ?

Première approche du thème de recherche proposé à l’aide d’un « petit » livre d’initiation à la philosophie pour les lycéens et les étudiants néophytes mais aussi pour celles et ceux qui découvrent tardivement les fondements philosophiques. (1)  « Le matériau brut de la philosophie provient directement du monde et de la relation que nous entretenons avec lui, et non de ce qui été écrit dans le passé »… En effet la philosophie repose essentiellement sur la pensée. De plus rejoignons Bergson (1859-1941) « Il n'y a rien en philosophie qui ne puisse se dire dans la langue de tout le monde. ». Comme le bon jardinier entretient son potager pour obtenir la meilleure nourriture possible pour le maintien de sa  forme physique, l’honnête homme se doit d’entretenir sa pensée pour conserver un esprit alerte. 

Ce nouvel «arrêt sur image» rappelle qu’au au fil des lectures, des rencontres, des expériences vécues la formule de Kant (1724-1804) est opératoire : « On n’apprend pas la philosophie on apprend à philosopher ».

Dans son ouvrage Thomas Nagel (1), philosophe américain contemporain né en 1937, propose neuf problèmes paradoxaux, parmi beaucoup d’autres, pour « entrer en philosophie » :

-       « La connaissance du monde  hors de nos esprits » : Une nécessité pour surmonter « les inondations » d’informations multiples et variées. Oui nous vivons à l’échelle du monde : la philosophie nous invite à prendre de la distance…

-       « la connaissance  d’autres esprits que le notre » Une nécessité pour se construire par la confrontation avec l’autre, les autres…

-       « La relation entre l’esprit et le cerveau » Une nécessité face au progrès des neurosciences, aux questions liées au développement de l’intelligence artificielle….

-       « Comment le langage est possible » Une nécessité entre humains naturellement mais aussi avec tous les règnes animaux et végétaux… sujets de plus en plus sensibles dans notre monde contemporain…

-       « l’existence du libre arbitre » Une nécessité car il est clair que la philosophie permet un accès privilégié à la liberté individuelle, mais aujourd’hui comment (re)construire des libertés collectives… pour promouvoir les idées issues des lumières…

-       « Le fondement de la moralité » Pas de morale sans philosophie tout en permettant un accès à des approches rationnelles pour contrecarrer la montée des croyances et de l’obscurantisme…

-       « Les inégalités injustes » Si nous « naissons égaux en droits » dans notre République pour le moins, qu’en est-il d’une gestion raisonnable des inégalités, de la recherche du meilleur dénominateur commun pour accéder à un mieux vivre ensemble ?

-       « La nature de la mort » la pandémie actuelle ravive douloureusement ce sentiment d’immortalité vers lequel nos sociétés occidentales nous entrainent… Un réveil également de la question du droit à mourir dans la dignité pour des femmes et des hommes de plus en plus âgé(e)s…

-       « Le sens de la vie » Comment suivant Camus (1913-1960), marier l’Absurde, la Révolte et l’Amour ?    

  • l’absurde, la rencontre entre le silence et le sens pour la recherche inlassable de la liberté…
  • la révolte, la meilleure façon de vivre pour construire une égalité réelle et pas seulement égalitaire… 
  • l’amour une reprise sans fin du réel, gage de cette nécessaire fraternité qui nous lie dans l’espace et le temps… 

II/ Retrouver des principes vitaux fondamentaux : Rester actif respectueux de l’autre des autres pour donner sens à sa vie à la vie…. Et ce dès son plus jeune âge… (2)

Cet essai, certes sommaire, rejoint un texte de Charles Hadji (universitaire contemporain, spécialiste de l’évaluation scolaire) que j’ai eu le plaisir de côtoyer à L’université Lyon 2 dans les années 1980 sous l’autorité de Guy Avanzini philosophe de l’Education. Dans notre monde plein d’incertitudes ces professeurs font appel à 4 concepts clé, « vieux comme le monde », pour dynamiser notre comportement, nos comportements :

-       « L’activité. » Conservons la métaphore  des vertus qui animent le jardinier qui doit s’impliquer quotidiennement car, suivant Alain (1868-1951),  « Il faut essayer, faire, refaire, jusqu’à ce que le métier rentre, comme on dit. »

-       « L’autorité. » Une question omniprésente dans cette période où chacun s’estime hors de portée de toute autorité fusse-t-elle sanitaire. Hegel (1770-1831) nous invite à éviter tout laxisme pour se respecter et respecter les autres. Un appel également pour construire un cadre qui invite à construire les modalités d’une obéissance bienveillante.

-       « La valeur. » Rechercher un sens à toutes nos actions. Hadji fait appel à Kant « Dans un moment historique marqué par une certaine « fatigue démocratique », et alors qu’on ne sait plus à quelle valeur se vouer sans être prisonnier d’un dogme communautaire, il est salutaire de comprendre, que la valeur est à rechercher en chacun d’entre nous. »

-       « La vertu. »  La puissance ou effort pour persévérer dans son être. Etant l’essence même de la chose, on comprend que la seule réponse possible à la question de savoir ce qui donne du prix à la vie humaine et qui constitue le fondement de toute valeur, est le fait d’être un être humain, vivant, et libre, parmi les autres êtres humains. Ici, les impératifs de santé rejoignent des impératifs d’ordre éthique car « Il vaut mieux enseigner les vertus que condamner les vices. » selon Spinoza (1632-1677).

III/ Philosopher une pratique sportive (3)

Si les pratiques philosophiques étaient une excellente façon d’entretenir, pour chacun d’entre nous, nos capacités intellectuelles ? Si oui, comme pour tous les sportifs, pour tous ceux et celles qui souhaitent rester en bonne forme physique, il convient de s’entrainer… Et pour ce, « L’Entrainement Mental » consiste donc bien à « augmenter le rendement de l’intelligence ». Cette méthode trop méconnue est lié aux mouvements d’Education Populaire. Au lendemain de la guerre 39-45 peu de jeunes pouvaient poursuivre des études au-delà de l’enseignement scolaire du primaire. L’obtention du certificat d’étude était un challenge… Pour palier à cela l’organisation de cours para et péri scolaire, des cours par correspondance, les cours dispensés à la périphérie du monde ouvrier, par exemple le CNAM (Conservatoire Nationale des Arts et Métiers)…), le monde paysan, autre exemple l’IFOCAP (Institut de Formation des cadres Paysans)… se sont développés… 

Des méthodes pédagogiques alternatives ont vu le jour à partir du partage des savoirs, des savoirs faire, des savoirs être, acquis individuellement et/ou collectivement. Nous étions  au cœur des questions posées par l’Education Populaire, l’Education informelle, l’Education hors les murs…  Singulièrement pour celles et ceux qui recherchent tous les outils possibles et imaginables pour combler, « rattraper » les déficits intellectuels non acquis dans le secteur de l’Education formelle. Un thème toujours d’actualité pour soutenir tous ces jeunes en déshérence scolaire. Nous restons conscients que la formation initiale, apprendre à lire, compter, écrire… reste une nécessité, une base, une valeur sure… pour le plus grand nombre. De même pour les cursus scolaires, universitaires qui démontrent le bien fondé du développement des connaissances au niveau le plus élevé. La confrontation des savoirs savants est garante du devenir de notre humanité…

L’«Entrainement Mental» ne résout pas toutes les questions liées à l’acquisition des savoirs fondamentaux. Nous sommes en présence d’une méthode d’apprentissage, parallèle, qui permet « de mettre le pied à l’étrier » pour poursuivre des parcours d’acquisition de connaissances tout au long de la vie.

Par le biais de l’Education Populaire, Il est donc possible de devenir un philosophe avisé en abordant tous les thèmes qui font  notre quotidien. Pour cela s’interroger suivant 3 axes :

-       1/ De quoi s’agit-il ? Enumérer, décrire la question posée…

-       2/ Où se situent les problèmes concernés ? : comparer, les aspects réalistes voir à visée scientifique qui entourent le sujet ;  distinguer les points de vue émis souvent de façon contradictoire. Comparer, distinguer,pour amorcer une réflexion personnelle autonome…

-       3/ Pourquoi es-ce ainsi ? Tout événement se situe dans le temps et l’espace. Faire appel à l’histoire la géographie entre autres pour, au-delà des faits et idées du moment. Classer,  définir, pour rechercher les causes et les conséquences de toute action… Dépasser les contradictions réelles, apparentes !

Au fil des décennies celles et ceux qui sont porteurs de cette méthode, l’entrainement mental, sont avant tout des militants impliqués dans la vie citoyenne qui assument leurs charges émotionnelles face aux réalités rencontrées et vécues. En même temps ils recherchent inlassablement les voies rationnelles pour comprendre et agir dans le monde. Ils n’hésitent pas à s’inscrire   dans le temps long. Selon Edgar Morin (né en 1921) (5) : « Nous essayons de nous entourer d’un maximum de certitudes, mais vivre, c’est naviguer dans une mer d’incertitudes, à travers des îlots et des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille… » 

IV/ Un exemple contemporain : les cafés philos tarbais (4)

Revenons à la métaphore du jardin qu’il convient d’entretenir y compris pour les générations futures. Tarbes dispose d’un jardin remarquable. Ce jardin est dû à la générosité d’un botaniste français Placide Massey (1777-1853). A cette époque ce directeur des pépinières du Trianon et du potager de la reine à Versailles voulait doter sa ville natale Tarbes d’un muséum d’histoire naturelle. Notons que cette volonté de vulgarisation scientifique ambiante débouchera sur la création du muséum d’histoire naturelle de Paris en 1793 à partie du Jardin royal des plantes médicinales, qui existait depuis les années 1600 !

Toute proportion gardée, sous l’impulsion de deux jeune retraités universitaires parisiens, l’association Reliance en Bigorre est créée en septembre 2012 afin que « la philosophie ne soit plus le privilège de quelques uns et soit accessible à tous. ». Une volonté clairement exprimée d’inscrire cette démarche en temps de crise dans l’esprit de l’Education Populaire. La encore, Rose Marie Chevalier et Pierre Belmas se sont voulus des médiateurs (6) à l’aide d’un philosophe connu et reconnu, Francis Sylvestre, pour que tout un chacun puisse apprendre à « philosopher ensemble » sur toute les questions qui font la vie de la naissance à la mort (amour, justice, liberté, engagement…) Comme Placide Massey en son temps, n’ont-ils pas élaboré un jardin remarquable philosophique qui leur survivra à l’aide de l’outil numérique ? Le site « Reliance en Bigorre » laisse à la disposition de tout un chacun tous les comptes-rendus de ces cafés philos (72 à ce jour). De plus, depuis 2016, les actes et les témoignages des manifestations "grands publics" en présence de philosophes de renom (Ferry, Badiou, Einthoven, Cyrulnik, Roger Pol Droit…) sont à disposition du lecteur curieux. Soulignons que la jeune philosophe Adèle Van Reeth est devenue la marraine bénévole de cette action éducative dont la renommée a dépassé la Bigorre.

« Philosopher par temps de crise » cette annonce forte proposée par les animateurs des cafés philos tarbais se trouve aujourd’hui victime de la Covid 19. Difficile de réunir près de 100 personnes dans un café chaque 1er lundi du mois… Difficile de rassembler des centaines de personnes lors des manifestations de Tarbes en Philo… Et pourtant il est encore plus nécessaire de « philosopher par temps d’incertitudes ». Nous nous devons de poursuivre, aux côtés de ces pionniers tarbais, la culture de notre jardin philosophique par tous les moyens et toutes les méthodes mis à notre disposition !

En guise de conclusion provisoire : 

La philosophie est vivante car elle ne permet pas de répondre aisément par oui ou par non mais à s’interroger : pourquoi pas ? Il est plus que jamais nécessaire de philosopher pour éviter l’appel du vide ! Rassurons nous avec ce proverbe africain d’actualité face à la pandémie : « Aimons naître, aimons vivre, aimons mourir : le néant n'existe pas. »

Claude Brette (7) octobre 2020

Notes et Références :

(1)    Thomas Nagel, Qu’est-ce tout cela veut dire ?, Paris, l’éclat poche, 2015. Traduction Ruwen Ogen

(2)    Charles Hadji, Les philosophes à la rescousse : quatre concepts pour donner du sens à la rentrée, 30 août 2020 - The conversation.com

(3)    Claude Brette, Entrainement mental et prospective - http://brette.claude.over-blog.com

(4)    Reliance en Bigorre - www.relianceenbigorre.fr

(5)    Edgar Morin: «Nous devons vivre avec l'incertitude» | CNRS ... lejournal.cnrs.fr › articles › edgar-morin-nous-devons-vivre-avec-linc...

(6)   Rémi Hess, Le temps des médiateurs, Paris, Edilig, 1982

(7)    Claude Brette né en 1944. Une formation continue via les mouvements d’Education Populaire depuis les années 1960 : CEMEA (Centres d’entraînement aux méthodes de pédagogie active) avec obtention du diplôme de moniteur de colonies de vacances en 1962 ; GREP (Groupe de Recherche Pour l’Education et la Prospective) : Développement personnel, méthodes de travail intellectuel ; PEC (Peuple et Culture) : lecture rapide, Expression orale et écrite, dynamique de groupe) ; FNFR (Fédération Nationale des Foyers Ruraux) : analyse institutionnelle, sociologie rurale ; Collège Coopératif Rhône-Alpes en liens étroits avec l’Université LYON II : Dipôme des Hautes Etudes en Pratiques Sociales (1983) et thèse de 3ème cycle en Sciences de l’Education (1986). Animateur du mouvement des Universités Rurales Populaires du Local à l’Europe (1982-1995) et co-fondateur de l’Université Rurale Européenne en 1987.

 

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